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jeudi, 20 mars 2008

La loi et la philosophie des Lumières

 

Je voudrais ici faire un petit rappel de ce qu'était la liberté pour les Lumières. Ces derniers considéraient (Locke, Montesquieu, Rousseau) qu'il ne pouvait y avoir de liberté sans loi et que la liberté consistait à faire tout ce que la loi n'interdisait pas...Mais il ne s'agissait pas de n'importe quelle loi. Pour Rousseau, elle devait exprimer la volonté générale, pour Locke les décisions de la majorité, pour Montesquieu, tout dépendait du régime  considéré mais la loi était toujours un rapport pour lui. Ceci signifie que toute loi devait s'inscrire dans un ensemble.

Ce que j'aimerais ici expliquer est la raison de ce que la philosophe Simone Goyard Fabre à la suite du grand juriste Jean Carbonnier appelait la "nomophilie" des Lumières, c'est à dire leur amour de la loi. Celui qui permet le mieux de comprendre cette position est Rousseau. Pour lui, le pire dans une société étaient les privilèges attribués par les plus forts à leurs amis ou à eux-mêmes car ceux-ci créaient un sentiment de malaise dans la société. Ils ne pouvaient que décourager les citoyens qui savaient pertinement que l'ascenseur social ne fonctionnerait pas pour eux et qui déprimaient de ce fait. Leur déprime ne pouvait qu'affaiblir la société et tout le monde finissait par en patir.

De plus les privilèges bloquaient la libre concurrence entre les individus et enfin ils ignoraient la loi de la nature d'une égalité de naissance entre tous les hommes. Mais la loi avait surtout un autre but. Elle devait porter les principes généraux. Or Rousseau considérait que ces principes étaient essentiels. Ils ne devaient être que la représentation des lois génériques gouvernant la nature...En les suivant ainsi l'homme pouvait se retrouver, se régénérer. En effet pour Rousseau l'homme s'était corrompu parce qu'il ignorait sa nature et la nature.

En d'autres termes pour Rousseau la loi était un moyen de se retrouver, de retrouver une nature perdue, de renaître et c'était cela être libre, vivre en accord avec soi même. Une telle conception est pour le moins étrange et il serait bien intéressant de comprendre les causes de celle-ci. Une hypothèse peut être hasardée : Rousseau et les Lumières souhaitaient impérativement éradiquer le gouvernement de la monarchie absolue qui avait été installé par Louis XIV qui craignait lui-même une révolution en France. Le monarque de Versailles prétendait qu'il était l'Etat à lui tout seul. Les lumières voulaient donner une autre définition de l'Etat et expliquer qu'au contraire l'Etat ne pouvait être qu'au service du peuple. Des considérations plus économiques expliquaient également cette situation. La "bourgeoisie" des villes qui s'était constituée au XIIIème siècle contre les féodaux était devenu très puissante et elle entendait se trouver un mode de gouvernement qui pouvai lui correspondre. Or le droit collégial, c'est à dire le droit élaboré par les notables pour eux était un bon mode de gouvernement selon eux car il pouvait ainsi préserver les intérêts des grandes familles et des grands intérêts des villes. Ces familles s'étaient étendues, il leur fallait désormais pouvoir faire en sorte de constituer la loi au niveau de la nation car ils avaient impérativement besoin de faire sauter les barrières régionales pour vendre leurs produits et circuler. Rousseau cependant, avait prévu cette "corruption" du droit et dans un beau texte intitulé le  discours sur l'origine de l'inégalité il explique comment ce "faux droit" se crée dans le seul but de tromper les citoyens les plus démunis en leur faisant croire qu'il y avait un droit alors que celui-ci n'était que l'expression de rapports de forces et la volonté des plus riches pour mieux asservir les plus démunis. Un certain Marx saura bien se souvenir de cette lecture de la loi et du droit.

 Rousseau et les Lumières avaient ainsi proposé une lecture politique du concept de liberté. Pour eux, pas de liberté sans loi signifiait finalement pas de liberté dans un régime arbitraire car le risque était grand que le pouvoir abuse de ses prérogatives pour réduire les hommes en esclavage. Cependant la liberté  était autre et plus vaste et Rousseau l'avait bien compris. L'année où il faisait paraître le contrat social qui mettait en place un système de droit plus "démocratique" et plus juste selon lui surtout, il faisait publier un traité d'éducation. Le but était de montrer que pour être libre il fallait être éduqué librement et ici au contraire sans principe....Etrange Rousseau et si problématique écrivait à juste titre E. Cassirer. En effet, il avait compris que la meilleure manière de faire des citoyens honnêtes et obéissants envers la loi était d'éduquer préalablement les enfants en évitant par dessus tout les lois et en faisant au contraire en sorte de les laisser s'épanouir en toute liberté. Il avait compris que la liberté était l'espace de l'esprit comme nous l'avons déjà écrit et que cet espace ne peut se créer par la loi qui au contraire brime les pensées des hommes...Toutefois en agissant ainsi Rousseau introduisait une séparation qui nous est encore contemporaine : la loi pour les adultes et pas d'éducation, l'éducation pour les enfants et l'absence de loi à leur sujet...Ainsi que l'absence de droit. Nous commençons à changer et considérer désormais que les frontières ne sont plus étanches. Selon moi il faudrait aller encore plus loin et plus vite : permettre aux adultes de s'éduquer toute leur vie et ce sans principe, en les aidant à se libérer de la culpabilité, de la souffrance et de la peur par l'éducation, leur donner la culture qui les aideraiet à dé-libérer et à se libérer ainsi et de l'autre introduire plus l'étude de la loi chez les enfants, peu à peu en les intégrant un peu plus à la sphère sociale...Il faudrait donc penser des ponts et cesser de réfléchir en termes de ruptures, de tables rases...Tout ceci était une forme de pathologie de la philosophie des Lumières dont il faudra bien un jour chercher à comprendre les causes...!!       

 

Commentaires

Bien que les traces en sont rares, je m'intéresse à la progression de l'organisation sociale des êtres humains, et dans le cas particulier ce que l'on peut imaginer de sa phase première, peu après la fin du dernier cycle glaciaire, lorsque les
africains ont choisi de s'engager vers le nord et de s'installer dans la région particulièrement agréable à l'époque, ce que fut la Mésopotamie entre la Méditerranée, la Mer Noire et le plateau Iranien...
On peut (doit) imaginer que les êtres humains ont inventé l'organisation sociale, poussés par un besoin bien naturel sous la pression démographique, avant et après l'invention de l'écriture, et que date de cette phase de croissance de l'humanité sinon l'invention du moins la généralisation, l'invention de "la loi" et la généralisation de la législation... Que peut-on penser à ce propos de ce qui est plus ancien et figure pour partie probablement sous diverses formes dans ce qui nous est connu oar les traditions ? Merci de votre attention et peut-être de votre avis sur ces questions ...Arcadhon

Écrit par : Boullé Michel | vendredi, 21 mars 2008

Bonsoir

Je n'ai pas d'information sur les premières lois. C'est une question que les Lumières avaient traité sous l'angle de l'état de nature, état fictif imaginé essentiellement pour contrer les explications bibliques. A titre personnel je pense qu'il est inutile sur le terrain de la genèse de vouloir dépasser les textes judéo chrétien. Si l'on n'est pas croyant...Et bien c'est très difficile puisqu'il n'y a aucune trace si ce n'est peut être dans nos tetes pour les Lumières....
BON COURAGE

Écrit par : Jean-Jacques Sarfati | vendredi, 21 mars 2008

lorsque je posais cette question intéressante de l'origine de la pratique des lois, je pensais en particulier aux règles qui ont probablement été imposées au sein des premières cités du moyen-orient, notamment lorsque l'écriture a commencé de s'imposer... Je comprends le difficulté de réponse à une telle question... Néanmoins, on connaît des traductions de certains de ces textes...

Merci néanmoins de votre réponse,...

Écrit par : Boullé Michel | samedi, 22 mars 2008

cher monsieur

Je n'ai pas d'informations sur ces question car je suis philosophe et juriste,un peu historien de l'époque moderne. Ce sujet est de la compétence d'un archéologue voire d'un historien de l'antiquité. Si vous avez des informations n'hésitez pas. De mon côté si j'ai un collègue qui peut vous renseigner je lui demanderai de vous contacter s'il le peut...Mais vous avez entiérement raison c'est ici une piste de recherche trés fructueuse. Je sais qu'il y a des travaux de Dodds sur la pensée grecque pré socratique qui pourrait peut etre vous intéresser....Bon courage pour vos recherches. Etes vous universitaire ou professeur ? Cordialement

Écrit par : Jean-Jacques Sarfati | samedi, 22 mars 2008

Merci de votre réponse, "rapide", j'apprécie

Pour ce qui me concerne je ne suis qu'un vieux curieux, ancien ingénieur de
77 ans,
tout particulièrement préoccupé de l'histoire de l'être humain, de ce dont
son cerveau est capable,
un peu inquiet de l'avenir :...
Ce qu'il aura retenu de l'expérience des 10 derniers millénaires, bien
"courte période" en vérité,
qui fut l'occasion d'une étonnante évolution de "la connaissance",
qui sera suivie dans un premier temps de 10 millénaires imprévisibles,
et dans un second temps d'une longue "période dite "glaciaire" dont on peut
évaluer les risques,
et les conséquences dramatiques, pour ce que l'on connaît de la
précédente....
Comment saura-t-il évaluer les risques et les changements de comportements
qui seront nécessaires
pour résoudre tous les problèmes qui se posent, par principe, de la survie
des êtres et des conaissances acquises,n sinon bien connus, mais absolument
prévisibles...

Tout cela n'a rien à voir avec la question posée des "lois", l'une des
préoccupations utiles et nécesssaires
à la régulation des comportements de l'espèce, et de son avenir, et dans la
mesure où la pratique de "la loi" peut contraindre l'espèce humaine à
adopter des comportements utiles, (indispensables à sa survie! autant
-pour ce qui dépend des comportements sociaux, tout ce qui peu ou prou peut
influer sur l'évolution de l'espèce à l'échelle du millénaire,
-que pour ce qui devrait être entrepris pour contraindre les êtres humains à
une organisation intelligente
de la société humaine, pour tout ce qui peut déterminer son avenir....

Quel problème ! Et bien difficile !

Avec mes salutations...

Michel Boullé

m.boulle@wanadoo.fr
http://presentetavenir.over-blog.com

Écrit par : Boullé Michel | samedi, 22 mars 2008

Les commentaires sont fermés.

 
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