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lundi, 28 décembre 2009

Pourquoi parle-t-on de création artistique ?


"On" parle de "création" artistique. Cela signifie ici qu'un ensemble d'invidus autorisés ou non, que ce soit le public ou les "connaisseurs" d'art - voire les artistes eux-mêmes- associent l'art à la création. Ils considèrent qu'il y a une forme qui se crée lorsque l'art s'opère en acte. De tels propos sont, en effet, fréquents. Souvent, en effet, tel critique, tel artiste évoque la "création" de Manet, la force créatrice de Picasso, le talent créateur de Mozart ou d'Hugo. L'artiste est fréquemment considéré comme un faiseur d'oeuvres, un créateur. Il est même parfois tenu pour le créateur par excellence. Mais pourquoi l'acte de création est-il associé si intimement à l'art ? Quelles sont les raisons de cette association étroite ainsi nouée et que nous opérons ainsi consciemment ou inconsciemment ?
Telle est la question qui nous est posée. Celle-ci nous demande donc d'interroger un propos, un dire. Ce faisant elle nous demande de nous interroger tout autant sur le sens que sur la légitimité de ce dire. Ce "pourquoi" en effet nous enjoint d'expliquer,de déployer, d'ouvrir un propos et donc de tenter de lui donner tout son sens. Mais il nous enjoint également, en expliquant, de le justifier  en ce que toute donnée de sens conduit fréquemment à une légitimation.  Une telle interrogation est essentielle car en interrogeant l'art, par le truchement de la création, c'est la nature même de l'art, celle de l'oeuvre et de l'artiste qu'il nous est demandé de mettre en évidence dans son rapport intime au créer . Pour ce faire, il convient peut-être pour un temps d'expliquer ce que l'on peut entendre par création, de définir au moins provisoirement ce terme.
Quand parle-t-on de création ? En matière d'art, la création touche d'abord la "chose" ou l'oeuvre créée. Elle est produit d'un acte, son résultat. Le Balzac de Rodin, tout en pliure, en rondeurs et en angles  paraissant fusionner la matière et la forme, pour signifier le bouillonnement balzacien, la force prodigieuse de ce génie créateur, non seulement est une création par elle-même mais il symbolise l'acte de créer dans la souffrance, l'effort, la transpiration, l'arrachement à la terre, au monde que représente la création artistique. Arrachement qui permettra un nouveau donné. Cependant, lorsque l'on évoque une création, c'est également un acte en mouvement qui s'opère. L'artiste fait une création. Mais cet acte de créer, comment l'entendre ?
Deux sens peuvent lui être donnés. On parle de création lorsque l'on évoque une innovation. Celui qui crée innove. Il apporte du nouveau par rapport à l'existant. Il l'enrichit en l'ouvrant sur de nouvelles potentialités, perspectives, possibilités. La création s'entend alors ici comme apport de nouveauté et comme enrichissement. Elle s'entend comme apport de nouveau. Si je dis d'une personne qu'elle a créée, je veux dire qu'elle ne s'est pas contentée de copier, elle a fait en sorte de faire oeuvre originale. La création a partie liée ici avec l'originalité et la nouveauté. Mais la création peut également s'entendre comme une fondation. Je crée une école en peinture ou en poésie signifie ici que je pose les pierres d'un édifice qui n'existait pas jusqu'à présent. A la différence de la première définition de la création, je pose ici des bases pour permettre et enrichir de nouveaux travaux. Il y a une dimension supplémentaire à ce qui existait précédemment. La création simple pourrions nous dire se contente d'innover alors que la création fondation fait en sorte de poser de nouveaux fondements, de nouvelles règles. La création s'entend alors ici comme fondation.
Mais on peut aussi fonder de plusieurs manières : en donnant une impulsion initiale qui ne demandera ensuite qu'à germer, en ouvrant de nouvelles pistes qui seront imitées ensuite ou bien, dans son excellence la plus pure, en donnant la vie. Quant à cette fondation ou cette création -simple- pourrions nous dire, elle peut avoir plusieurs degrès, plusieurs valeurs. On peut créer de l'ordre ou créer du désordre, un désordre destructeur précisément. Mais on peut aussi créer un germe ou créer un être à part entière ?
Créer, comme être, peut s'entendre en plusieurs sens et ce qui est ici demandé c'est donc le sens premier, principiel, que l'on entend donner à l'idée de création lorsque l'on évoque celle qui touche l'art. Cette recherche, si elle est entendue en ce sens, n'est cependant pas sans poser problème. Elle suppose l'existence de raisons à un dire. Mais certains dires peuvent s'opérer sans raison. Il faut donc examiner la possibilité de cette question. De plus, elle paraît postuler  une unité de l'art, un monde de l'art et une seule manière d'être créateur pour l'artiste. Or peut-on en ce domaine réduire l'acte créateur de l'artiste à une unité et si oui laquelle ? Comment la déterminer ? Pour qu'elle soit une, il convient qu'elle n'enferme pas mais bien qu'elle regroupe en son sein, toutes les formes du créer que l'art permet de mettre au jour.
Pour trouver cette forme, il convient sans doute de partir de ce qui est premier dans la création, de ce en quoi celle-ci permet un début. Or qui dit créer dit initier, commencer. Dans un premier temps, il conviendra donc d'explorer ce rapport que l'artistique entretient avec le commencement, l'initiation et en même temps de chercher et réfléchir sur les raisons de ce lien entre création et commencement. Mais cette initiation en elle-même n'est pas créative si elle ne conduit pas vers un ailleurs, si elle n'ouvre pas sur un espace qui est. Dans un second moment, nous verrons donc en quoi l'artistique ouvre, crée un espace et peut s'entendre comme création en ce sens. Cependant, il n'y a de création par excellence que celle qui conduit elle-même à d'autre créations, une création de vie. Nous nous demanderons donc en dernier lieu, si par création artistique ce n'est pas une donné, un don de vie qu'il convient d'explorer, de mettre au jour.


I) Créer c'est d'abord faire commencer à faire vivre un objet ou un être. La création est, en ce sens un commencement. Elle initie. Par la création, un être fait apparaître au monde un autre être. L'être engendre de l'étant. La création devient commencement pour une nouvelle entité et pour une nouvelle existence. Il faut donc dans un premier temps nous demander si le pourquoi de ce dire, de ce lien opéré entre "création" et "art" ne proviendrait pas du lien que celui-ci noue avec le commencement. Mais avant d'examiner ce point, il convient de dire quelques mots sur la légitimité de ce pourquoi lui-même.
Plusieurs raisons peuvent motiver un dire. Il y a des gens qui parlent pour ne rien dire c'est certain. Mais,en tant que telle un "dire", une "parole", reste un acte de langage et comme tel est signifiant. Ce qu'il s'agit ici est donc bien de trouver le signifié ici, le pourquoi d'une parole et du lien entretenu entre art et commencement si la création est prise en ce sens. Il faut peut-être prendre ce "dire"comme un phénomène et tenter de découvrir ce qu'il dissimule, ce qu'il veut nous dire, comme l'arc en ciel qui annonce le soleil aprés la pluie, cette manière de lier art et création veut nous dire quelque chose mais quoi ? Pour ce faire, il faut revenir à ce premier sens du créer. Créer, à l'opposé de détruire, c'est commencer. Détruire c'est obliger à recommencer ou simplement interdire tout commencement par le découragement que la destruction produit. En revanche, une création initie, elle ouvre. Lorsque je commence un travail, j'ouvre une porte. Je crée un nouveau possible. En un sens, on peut bien dire que l'artiste commence quelque chose lorsqu'il accomplit son art. En effet,  il met au jour une oeuvre. En faisant un tel travail, il ouvre un chemin. Il nous autorise, tel Bruegel l'ancien par exemple, à mieux voir la poésie d'un paysage neigeux lorsque nous contemplons son travail. L'artiste ouvre quelque chose en nous. Il commence en nous un travail qui va se faire, lorsqu'il nous permet de voir ou d'entendre ce que nous n'aurions pas peut-être vu par nous-mêmes. Bruegel ouvre en nous la possibilité d'un regard sur les paysages blanchis par la neige et que nous n'aurions peut-être pas pu avoir si nous ne l'avions pas contemplé, si nous n'avions pas apprécié les superbes paysages enneigés de l'artiste.
De plus, l'artiste commence une oeuvre. L'oeuvre peut s'entendre en deux sens. Elle s'entend comme un ensemble de produits, de travaux qui constituent un ensemble cohérent qui démontrent la "patte" d'un artiste, sa nature singulière. En conséquence, on parle de création artistique, parce qu'il y a une oeuvre. Qu'est ce qu'une oeuvre ? En un sens nous pourrions dire que c'est un travail fini qui, comme le dira Aristote, dans la poétique, à propos de la tragédie, forme une unité comme celle du vivant. Un travail est fini, lorsqu'il est achevé dans ses moindres détails nous rappelle Aristote. Mais il est aussi fini lorsqu'il porte en lui sa fin. Lorsqu'il l'exprime parfaitement. Or on peut dire, en un sens, qu'il n'y a aucune création et donc de commencement lorsque ce qui commence ne porte pas en lui sa fin. Une vraie création laisse transparaître en elle sa fin. Elle fait voir. L'Antigone de Sophocle, dès le commencement, par le noeud tragique qu'elle installe, nous montre d'emblée où Sophocle veut nous conduire. Nous savons tout de suite ce qui va se jouer car il pose les tenants de la tragédie. Créer c'est initier et initier c'est dès le début montrer une fin, déterminer un objectif. Sophocle, nous le comprenons d'entrée de jeu, pourrions-nous dire, nous montre ce qui va s'engager ici dans l'introduction de l'équité dans la lutte qu'elle entreprend contre une vision autoritaire du droit, de la loi entendue comme seule loi positive. 
Mais créer en commençant c'est réellement commencer et réellement faire,comme l'écrira le Stagirite. Commencer c'est donc bien commencer une oeuvre. Or il est difficile de créer lorsque l'on ne touche pas le spectateur. L'art crée car il touche et pour toucher il doit être grand. Sa grandeur n'est pas numérique, c'est celle de l'inoubliable. Le technicien peut être bon mais l'artiste doit être grand s'il aspire à la création artistique. L'artiste est celui qui peut touche la grandeur et en ce sens il est celui qui travaille sur la création car il fait vivre en nous des moments inoubliables, magiques. Molière et Homère sont encore d'actualité parce qu'ils nous parlent encore. La grandeur de leur travail a traversé le temps et continue à créer des émotions. Ce qui crée par un commencement qui s'initie crée réellement ne crée pas quelque chose qui s'oublie, ce même si, comme telle belle plaidoirie d'un Démosthène ou d'un Cicéron ; telle déclamation d'un Talma, d'une  Sarah Bernard,doit mourir dans l'instant. La parole qui s'éteindra marquera les esprits qui la porteront dans leur souvenir. Elle créera alors de la mémoire vive, active, et en ce sens l'éphémère pourra rejoindre une forme d'éternel en demeurant dans l'inoubliable de la mémoire, dans ce non-oubli, le dépassement du léthé, nous diront les Grecs.
L'oeuvre d'art qui crée en commençant ne peut commencer si elle n'est pas crédible, si elle fait fausse. Pour commencer quelque chose en effet, il faut bien initier, nourrir une envie d'aller plus loin qui ne s'opère pas si celui qui contemple est rétif à cette envie d'aller plus loin. L'oeuvre est certes fiction et Aristote ne manque pas de rappeler qu'elle procède initialement d'une mimésis parce que l'homme "commence toujours à apprendre en imitant". Elle est donc imitation de la nature et d'une certaine réalité. Mais l'oeuvre reste une création, du fait de cette unité, du fait de cette vie même que l'artiste impulse dans son oeuvre. Elle semble vraie contrairement à ce qui est faux et auquel personne ne peut adhérer. Pour commencer, quelque chose dans l'esprit de ceux qui observent ou écoutent en effet, il faut que l'on puisse y croire, y adhérer. Il faut que, l'oeuvre soit vivante. Mais qu'est ce que ce vivant ? 
Pour Aristote, comme il le rappelait dans les premiers moments de ses "parties des animaux", ce qui différencie le vivant du mort, c'est la psuché, que les latins traduiront par "anima" et qui donnera l'âme. L'oeuvre d'art n'est oeuvre que si elle a une âme et ce n'est qu'en ce sens qu'elle devient création. Elle n'est pas sans esprit. Elle a sa cohérence interne. Aucun poème d'Homère ne serait resté s'il n'y avait pas à l'intérieur d'eux, sous leur écorce, un coeur qui palpitait, une vie qui s'offrait à nous et nous renvoyait aux heurs et malheurs de nos propres existences. Si elle est fictive, l'oeuvre n'est pas fausse, elle doit paraître vraie, nous dit Aristote afin de produire le plaisir qui lui est "propre". Le propre d'une tragédie est de provoquer la catharsis, ou la purgation de ces mauvais sentiments que sont la peur et la pitié. L'oeuvre crée à cette seule condition sinon le spectateur répugne à y adhérer. Il s'en écarte définitivement et elle ne le touche pas. L'oeuvre d'art crée donc un être et il n'y a d'être sans unité, sans cette animation coordonnée qui est rassemblée par une âme, un projet, une idée qu'il s'agit de transmettre et si elle plaît. Car, elle doit créer en nous des émotions, des sentiments, du plaisir.
En effet, créer, en commençant, c'est faire naître. L'art fait, par les oeuvres, naître un artiste et elle est création en ce sens puisqu'elle permet à un individu singulier d'exister en tant qu'artiste par ses oeuvres. Juridiquement d'ailleurs, aujourd'hui en droit français, selon la loi du 11 mars 1957 n'est considéré comme artiste et ne peut bénéficier de la protection accordée à ces derniers que ceux qui produisent des travaux considérés comme originaux.
Mais nul ne peut créer et commencer en ce sens quelque chose s'il recopie servilement, ce qu'un autre a fait, s'il le lui dérobe. En effet, créer c'est faire preuve d'originalité. L'originalité n'est pas nécessairement la nouveauté. Les juristes ne sont pas assez naîfs pour croire que l'artiste est toujours celui qui fait du nouveau à tout prix. L'originalité, pour eux, c'est la marque d'un travail singulier. La marque de cette singularité dans un travail suffit à la faire considérer pour une oeuvre d'art. Les juristes parlent alors de création ici en ce que est artiste, selon eux, celui qui ne se contente pas de reprendre ce que d'autres ont fait mais qui, par surcroît essaie et parvient à mettre en évidence un regard singulier.
Créer, commencer, sont ici entendus en leurs sens le plus faible mais cet emploi juridique sous-entend que les plagias ne sont en rien des créations car ils n'apportent rien. Ils ne sont le produit d'aucune inventivité, d'aucun effort d'imagination pour produire qui des formes nouvelles, qui exprimer de nouvelles idées ou des idées plus anciennes sous une autre forme. Mais l'originalité d'une oeuvre c'est aussi ce qui renvoie vers une origine. L'artiste est un créateur en ce qu'il renvoie à des origines car créer ce peut aussi faire retour à ce point de départ : que celui-ci soit l'enfance et ses émotions, ses joies premières, nos premiers émois, nos sentiments, de premières idées oubliées. On peut effet faire création, non pas en faisant sensation, mais plutôt en permettant un rappel de ce qui était enfoui et que l'on voulait oublier ou de ce que l'artiste lui-même voulait oublier. La création devient alors ici simplement redécouverte ou découverte de ce que nous savons tous et que nous ne voulons pas toujours voir ou comprendre ou entendre. Le chateau de Kafka, tout autant que son superbe journal, sont des oeuvres d'art car ils reconstituent parfaitement des univers désormais perdus et oubliés, Prague à l'entre-deux-guerres, cette ville étouffée, grise et la vie difficile qui s'y déroulait à l'ombre de ce chateau omniprésent qu'une fable rappelle pour évoquer à mots couverts toutes ces fermetures et ces mondes fermés perclus d'ennui. Chacun sait que les saisons ont leur musicalité propre, Verlaine en nous parlant des sanglots longs des violons de l'automne et Vivaldi en mettant en musique les quatre saisons n'ont fait que nous le rappeler. L'automne est une saison orangée, une saison de couleurs effacées, une saison qui incite à la nostalgie. Des violons paraissent continuellement jouer en elle et Verlaine devient créateur en nous permettant de réentendre ce qui résonne en nous mais que nous avons perdu l'habitude d'entendre. Il crée car il met au jour, il rend audible ce qui nous est devenu inaudible. Il rend regardable ce que nous ne pouvions ou voulions plus regarder. Il nous permet d'écouter la musique de l'automne. Il la rend audible.
Une oeuvre d'art produit également ses passionnés ou ses adeptes. On dit d'elle qu'elle est création peut-être parce qu'elle crée des spectateurs, des adeptes, des amoureux, des passionnés même.
Elle fabrique des êtres touchés par cette création en qui elle fait naître proprement des émotions, des plaisirs propres. Pour créer, il faut qu'elle fasse précisément créer c'est faire. Faire ici signifie précisément accomplir la chose telle qu'elle devrait être. Michel Ange nous dépeint bien une création lorsqu'il montre, dans son tableau -issu précisément de la Genèse - Adam recevant de Dieu, une forme de message invisible. Créer c'est aussi léguer et nul ne commence véritablement quelque chose si, lorsqu'il initie, il ne veut pas transmettre ni léguer. Une création est un don et un legs. Michel Ange nous montre parfaitement ce qu'est, pour lui, le lien qui lie le Divin à l'homme lorsqu'il nous montre cet Adam nu, démuni et alangui et attendant le passage et ce sur le plafond de la chapelle Sixtine. Dans son Idéa, Panofsky, le montre parfaitement. Inspiré par Plotin, via Dante, Michel Ange croyait au rôle mystique de l'artiste. Il doit, selon lui, rappeler les idées de la création. Il doit faire vivre par son art, une structure et une légalité du monde. Michel Ange, en peignant le plafond de la chapelle Sixtine parvient ainsi à nous toucher de la sorte et ainsi à nous éléver en nous renvoyant à un commencement qui est celui de l'idée et de la forme. En effet une création n'est telle que lorsqu'elle transporte une forme de son fond oublié, de son ombre et de vie occultée pour la faire apparaître en pleine lumière et la transmettre vers d'autres sens. On dit de l'artistique qu'il est création car il assure ce transport. Il véhicule, par les sens, une idéa, une forme qui va nous marquer plus ou moins durablement, qui va pénétrer en nos mémoires pour nous permettre de réhabiter le monde. Il commence une nouvelle aventure. Il la permet.
Que dire cependant de l'oeuvre d'art à l'heure de sa reproduction technique et ce avec W. Benjamin,peut-on encore dire que l'art de masse du XXème siécle et notamment de cet art que l'on peut reproduire en de multiples exemplaires qu'il est encore création ? N'est-il pas plutôt devenu récréation, lieu du divertissement informe destiné à  égarer les foules, à leur permettre d'oublier une aliénation quotidienne ? Pour Benjamin, la possibilité qui nous est désormais offerte de reproduire un Renoir ou un Manet a fait perdre à l'oeuvre d'art son aura. L'émotion créée n'est plus la même. Le transport ne s'effectue pas aussi aisément. En tant que telle d'ailleurs la reproduction n'est pas une oeuvre. C'est une copie de l'oeuvre et en ce sens, elle n'est pas art mais image de l'art. Mais une image d'art peut tout autant transporter une forme que l'oeuvre lui-meme et la copie peut même d'ailleurs n'être que l'oeuvre, le cinéma en est le plus pur représentant. Antonioni reste un grand artiste en ce qu'il a su magistralement utiliser la caméra pour transmettre ses émotions, pour nous porter, comme l'indique le titre de l'un de ses derniers films, au dessus des nuages, tournant ainsi ses scénes dans un avion volant dans cet espace de blancheur qu'est le ciel survolé à haute altitude. En nous montrant l'au-dessus du ciel il nous montre l'essentiel et nous donne à la fois à penser et à rêver. Il crée car il oeuvre et il oeuvre parce qu'il nous parle, parce qu'il fait naître en nous ce qui est digne de naître. Il met en valeur ce qui vaut la peine d'être ainsi hissé à une hauteur qui mérite cette élévation. Créer c'est en effet aussi élever car, son contraire, détruire est bien rabaisser. Le contraire de la création est la destruction ou la stagnation dans le néant. Seul celui qui élève évite la destruction ou la stagnation car il nous rappelle ce qui se doit de l'être, ce qui est au-dessus et cet audessus n'est autre que la liberté.  Or ne dit-on pas de l'art qu'il est création parce qu'il ouvre un nouveau champ à la liberté, c'est ce qu'il convient de se demander à présent ?

II) En effet, créer c'est également mettre en place un espace de liberté. On parle de création artistique car, par l'art s'institue une liberté.
Il y a des arts qui détruisent afin de mieux créer. Pour s'instaurer, le Dadaisme a dû remettre en cause l'idée d'un lien intrinséque entre art et beauté. Tristant Tzara a même décliné l'idée d'une oeuvre qui pouvait être laide. Manet, dans son Olympia a voulu détruire l'idée de beauté classique que nous imposaient les peintres pompiers endormis par la censure morale, politique et artistique de l'époque napoléonienne. Cependant cette destruction fut une création car elle ouvrait un nouvel espace de liberté. Elle a permis de "fonder" l'impressionisme. Cette toile a ouvert la possibilité d'une nouvelle manière d'envisager la peinture. On dit donc de l'art qu'il est création même lorsqu'il détruit, lorsqu'il remet en cause car ce qu'il exprime alors c'est la liberté et un nouvel espace d'expression. Or qui crée plus que celui qui permet à la liberté de s'exprimer, qui ouvre sur un nouvel espace ?
D'ailleurs, l'artiste, aux temps modernes, s'est séparé de l'artisan, le jour précisément où il a réussi à s'affranchir de la tutelle de la pure technique pour devenir un créateur. De ce jour, il a pu avoir un nom. Jusqu'à présent il était le plus souvent ignoré.  Certes, un artiste doit bien maîtriser la matière qui lui permet d'exprimer son art mais il est libre de s'exprimer comme il l'entend et mieux c'est au regard de son propre rapport à la liberté qu'il est jugé digne d'être artiste. Il est devenu créateur et a cessé ainsi d'être anonyme pour l'éternité.
On parle de création artistique car celle-ci est la production d'un créateur qui est tel parce qu'il travaille librement et que son travail exprime cette liberté. Créer c'est introduire du nouveau et par cette introduction le permettre. L'art est le lieu de la création et on parle de lui comme tel, plus encore depuis la Modernité, car il est souvent le lieu d'expressions nouvelles qui dérangent, informent, troublent, ouvrent l'esprit. Pour ce faire, il importe donc d'être un ouvreur, un initiateur, un créateur et sans doute même la préfiguration d'un père ou d'un créateur premier sur lequel un psychanalyste d'obédience freudienne dirait que s'est opéré un transfert. Le créateur est celui qui nous apprend et nous éduque d'une certaine manière. Il semble que la modernité assigne de plus en plus ce rôle aux artistes parce qu'elle ne croit plus à la religion et que ce dernier serait devenu celui à qui l'on demande de donner de nouveaux repères, d'inventer une nouvelle culture. Goethe en Allemagne, Hugo en France, Hemingway et Dos Passos aux Etats Unis, Byron en Angleterre ont été par certains moments ces "grands hommes" qui ont créé une culture, qui ont permis à celle-ci de se distinguer des autres. On dit la "langue de Shakespeare", le Français de Molière, etc...On parle donc de l'art comme lieu de création parce qu'il crée véritablement un nouveau champ d'expression singulier qui s'appelle une culture singuliére.
Mais on parle aussi d'art comme création car celui-ci reste avant tout le lieu ou s'expriment des artistes et où vivent des oeuvres qui sont symboles de culture et à qui l'on a assigné mission créatrice en ce domaine. A un moment, la liberté de quelque hommes a été la représentation de celle de tout un peuple. L'artiste devient alors la figure de ce peuple dans une temporalité donnée.
Mais l'art est également liberté parce qu'il crée, par l'oeuvre des espaces de liberté. En effet, la création est une délimitation.  Lorsque je crée, je borne une partie de matière ou d'esprit et cette limitation peut alors recevoir un nom. Créer une entreprise c'est lui assigner un nom, une activité, lui donner un siège sociale, bref la dé-limiter. L'artiste est ce délimitant mais en plus ce qu'il crée n'est pas destiné à enfermer les autres mais a, au contraire, pour vocation l'ouverture or il n'y a que ce qui est ouvert qui peut ouvrir. L'artiste ne crée pas du fermé mais de l'ouvert et ce de plusieurs manières. En premier lieu, lorsque je crée une oeuvre d'art digne de ce nom, j'initie de nouvelles perspectives. J'ouvre de nouveaux possibles. L'oeuvre, par son mystère, par ce "sfumato", cette part d'indécis et d'indicible à laquelle elle renvoie toujours permet d'abord de multiples herméneutiques, des expériences diverses, toutes singulières. Kafka a su inspirer Philipp Roth qui a su créer un univers aux antipodes de l'oeuvre de l'auteur Tchèque et qui pourtant contient quelques liens avec ce dernier mais il est également l'inspirateur d'un Kundera lui-même au antipodes de l'auteur de Portnoy et son complexe. Lorsque Verlaine pense tel poène sur les masques, il influence Gabriel Fauré qui en fera une symphonie. Lorsque Meissonnier peint un tableau de guerre, il donne l'occasion à Dali, dans son tableau intitulé, "Arabes", de créer une nouvelle oeuvre. Un artiste, parce qu'il invente ou découvre ouvre de nouveaux horizons à d'autres. Créer c'est bien découvrir en effet et dans le déc-ouvrir, il y a un "ouvrir" qui s'opère vers de nouveaux horizons que d'autres exploiteront. C'est bien ce qu'Heidegger nous dit lorsqu'il nous dit, dans le texte du même nom, que l'origine de l'oeuvre d'art c'est l'art lui-même puisque c'est lui qui rend possible les artistes et les oeuvres. C'est ce qu'il nous dit lorsque l'oeuvre fait proprement vivre l'art. Elle en devient une exemplification qui dévoile ce qui était jusqu'à présent dans l'ombre, lorsqu'elle ouvre vers ce qui était encore dissimulé. Dissimulé d'abord en nous et qu'il peut réveiller mais également dissimulé dans des objets quotidiens et qu'il nous incite à écouter ou voir autrement. Dans les souliers de la paysanne se découvre en effet la sueur, le travail, le labeur et Van Gogh nous le fait voir. Dans le temple c'est le sacré qui s'ouvre et qui apparait. L'oeuvre d'art est dé-closion nous dit Heidegger. Elle ouvre sur une vérité qui impliquait dévoilement et ainsi elle informe et crée la liberté. En ce sens, elle crée et on parle de création pour cette raison qu'elle nous montre ce que nous n'aurions pas vu. Elle nous représente. On sait ce que représenter signifie pour Heidegger. L'oeuvre nous rend plus encore présent le présent. Elle nous le présente à nouveau. Elle l'intensifie pour nous le rendre plus visible, plus audible. Par elle se crée en nous un nouveau regard, une nouvelle écoute et c'est nous qui sommes un peu ainsi créés puisque nous découvrons notre vérité, une vérité qui ne peut être que dévoilement pour Heidegger, et qui nous révèle peut-être ce que nous ne voulions pas voir.
La liberté s'institue par cette découverte et cette création qui deviennent dévoilement de ce qui était occulté. En effet, à cet instant on "dit" que l'artiste crée car cette création permet à différentes singularités de se retrouver pleinement dans leur intériorité soudain dévoilée. C'est en travaillant sur les demoiselles d'Avignon de Cézanne que Picasso a compris qu'il voulait, comme le peintre de la Sainte Victoire, travailler les objets de l'intérieur. C'est en écoutant certains des poèmes de Vercors, pendant l'occupation nazie, que certains résistants ont découvert en eux, la force de résister à la barbarie. La parole de Vercors les ramenait à la liberté. Il leur rappelait également une humanité oubliée, bafouée par la barbarie d'une époque et d'une France bien occupée.
L'artistique en effet ne dicte pas. Il ne dit pas comment il faut penser ni comment il convient de rêver. L'artistique donne à penser et à rêver dans la liberté et en ce sens on dit qu'il est création car par lui de nouveaux possibles s'initie.
Certes, cette liberté était déjà là peut-être mais une création peut tout aussi bien être une découverte, qu'une invention. Il n'est pas besoin que l'artiste en effet fasse preuve de la plus absolue des originalités. Il n'est pas nécessaire non plus qu'il invente absolument. Son travail est d'ailleurs le plus souvent recollement d'impressions ou d'intuitions éparses qu'il reconstitue en un tout auquel il donne sens. Il peut aussi - et il est le plus souvent- n'être qu'une synthèse d'expressions artistiques déjà existantes. Le jazz n'est qu'une synthèse de la musique dite classique européenne et de la musique africaine toute en percussions. Le théâtre de Molière n'aurait certainement pas vu le jour sans l'influence de Gassendi et celle de la Bruyère. L'artiste ne vient jamais de nul part. Il s'inspire toujours d'un étant. Cependant il "crée" aussi par la liberté qu'il manifeste en sortant d'un style et en inventant de nouvelles règles dont d'autres s'inspireront.
Mais créer librement c'est aussi fonder. La fondation est une forme particuliére de création, c'est une création qui ouvre un nouveau style, une nouvelle époque, une nouvelle ère. La fondation est un moment de commencement or l'art peut être fondation mieux il n'existe qu'à partir de moments fondateurs et c'est sans doute la raison pour laquelle on dit de lui qu'il est un espace de création. La création le caractérise. Elle forme son essence. Kant ne nous dit rien d'autre, lorsqu'il évoque le génie dans sa Critique de la faculté de juger et lorsqu'il explore la dialectique du jugement esthétique sous l'angle de l'analytique du sublime. Le génie est celui qui donne ses règles à l'art car l'art est le lieu de la beauté qui est, sous une de ses définitions, ce qui plaît universellement et sans concept, ce qui crée un plaisir sans passer par aucune légalité contrairement à l'entendement. Le génie, est ainsi, dans les beaux-arts, le créateur par excellence puisqu'il crée de nouvelles règles qui montreront le chemin à beaucoup d'autres. On dit alors en le voyant qu'il crée car, il montre un chemin et mieux encore cette création devient fondation. Le beau, nous indique Kant dans la deuxiéme définition qui nous en propose est bien ce qui plait universellement et sans concept mais il repose sur des fondateurs et des fondements ce qui fait bien de lui le lieu de la création. En effet, le génie kantien est un fondateur. On dit bien de lui qu'il fonde une nouvelle manière de voir, d'écouter et c'est ainsi qu'il nous séduit, qu'il nous enseigne.
Corot, Manet, Monet, en se dégageant de la peinture académique ont montré qu'il n'y avait pas qu'une seule manière de peindre, que la beauté classique ne pouvait à elle seule inclure toute l'idée de beauté. Mozart, dans son requiem notamment, a fondé un nouveau style de musique, qui permettra le romantisme en accentuant ses effets, en approfondissant certaines tonalités qui étaient jusque là encore inexplorées par une musique qui se tenait encore à Haydn ou à Vivaldi ou Albinoni, une musique plus "classique", qu'il a épaissie, qu'il a véritablement ouverte sur de nouveaux horizons.
On a dit de lui qu'il était un génie par excellence parce qu'après lui, en s'inspirant de ses créations, entendues ici au sens d'ouverture, de "découverte" de nouveaux champs, il a permis Beethowen, Schubert, Brahms et fait entrer la musique européenne dans un nouveau cycle qu'il a a jamais marqué de son empreinte.
Enfin, en dernier lieu, l'art crée par la liberté qu'il instaure mais cette liberté n'est pas celle du seul artiste ou du génie. L'art, par l'oeuvre installe une liberté que Kant met parfaitement au jour lorsqu'il explore la nature du jugement esthétique. Celui-ci précisément "crée" un espace de liberté également chez celui qui regarde, écoute, sent car il découvre en lui le plaisir esthétique, fait de liberté puisqu'il est finalité sans fin. L'homme voit naitre en lui un plaisir désintéressé. Il sait soudain qu'il n'est pas qu'un être de jouissance, qu'il est libre. Le jugement esthétique que l'art permet crée en lui un individu qui se sait capable de ce qu'il avait peut-être occulté en lui. Il sait qu'il est capable d e contempler, dans la pureté de la contemplation. Il sait qu'il peut apprendre, dégager par sursumation l'universel du singulier et ce  concept, en partant d'un réel qu'il opére un jugement réfléchissant, qu'il réfléchit.
En ce sens, l'art est création car il élargit l'entendement chez Kant. Il nous montre ce dont nous sommes capables de faire et en ce sens, ce n'est pas un suiveur. Au contraire, il nous oriente parfois et c'est en ce sens qu'il crée. En effet, celui qui détruit, brouille les pistes, celui qui ne crée rien ne montre rien. L'art au contraire, nous montre ce qu'il y a de plus digne de montrer en nous, notre accord possible, notre harmonisation interne et celle de toutes nos facultés de l'esprit et ce en toute liberté.  D'autant que l'acte de création est également un acte par lequel j'installe de nouvelles fins, je les rends possible, je les met en acte précisément. Le jugement esthétique permet une finalité sans fin nous indique Kant. Cela signifie ici qu'elle laisse supposer l'existence d'une finalité de la nature qui n'existe pas en tant que tel, la nature n'ayant pas de volonté. En contemplant telle oeuvre d'art, telle beauté de la nature, mon imagination se rapproche soudain de mon entendement et je prends plaisir dans cette idée qu'il y a peut-être autre chose. Cet ailleurs n'existe peut-être pas mais il devient possible et j'apprends alors librement et c'est pour cette raison que j'ai un plaisir. Le plaisir esthétique ainsi créé diffère du plaisir de la jouissance. Il ne touche pas l'envie de posséder. Il ne vient pas de l'objet. C'est par moi-même que je donne cette qualité de beauté ou de sublimité à l'objet mais se faisant il se crée quelque chose en moi qui ouvre ma conception du monde, de l'objet et en même temps qui m'ouvre vers moi-même.
On parle donc de la création artistique parce que l'art n'est pas le lieu de la pure imitation de la nature ou alors parce qu'il imite celle-ci en faisant de nous des créateurs de liberté. On parle de création artistique, parce que par son truchement des individus peuvent se rencontrer mutuellement, faire en sorte que leurs intériorités se touchent au plus profond et qu'une véritable oeuvre d'art ni ne détruit ni n'apporte rien. Elle apporte et ce qu'elle apporte c'est un grand sentiment de liberté, celui de pouvoir nous-même agir de même et celui également d'être face à un objet dont les limites ne constituent pas des prisons mais sont au contraire des ponts propres à nous conduire vers d'autres mondes qui nous étaient jusqu'à présent fermés. Reste cependant qu'une création c'est ce qui pose un commencement, ce qui commence. Or nul ne peut commencer s'il reprend quelque chose qui existait or nous l'avons vu l'art ne vient jamais de nul part. Ne pouvons nous dire dès lors, en fait que l'art est un espace de création car il peut permettre de recréer d'autres mondes, et surtout d'autres hommes ? C'est ce dernier point qu'il convient à présent d'explorer.


III) En un dernier sens, créer c'est d'abord donner la vie. En effet, la plus belle des créations pour l'homme consiste dans le fait de "donner" la vie. Une femme et un homme se réunissent et leur amour crée un autre être. Cette création entendue comme donnée de vie, signifie alors ici création qui crée de la création même. Mais ici peut-on dire que cette conception de la création s'appliquerait à l'art et qu'en un certain sens, l'artiste serait un créateur de vie ? Et si oui quel serait ce sens précisément ?
La création par excellence, n'est-ce pas celle qui contient en elle-même son propre moteur et qui pourra ensuite s'entretenir et s'auto-créer ? Or ne dit-on pas de l'art qu'il est création parce que précisément il contiendrait en lui la possibilité d'une auto-création et donc d'une vie ?
Cette remarque pose évidemment probléme. En effet, on sait que pour les Anciens, et particuliérement pour Aristote, ce qui distinguait précisément l'artefact du naturel était, comme il l'indique dans sa Physique II, que le naturel est ce qui contient en lui-meme son propre moteur. Un arbre peut en effet croître et embellir sans la main de l'homme. Il contient en lui-meme sa cause motrice. En un sens, on ne peut dire cela de l'oeuvre d'art et de tout ce qui est artistique. Telle oeuvre d'art a besoin du regard de l'autre pour s'agrandir. Telle partition ne s'accomplit que par la maestria d'un grand chef et d'un grand musicien. Tel tableau ne se conserve pas par lui-même. Il a besoin de mains expertes. Cependant la raison, l'unique, celle qui surplombe et réunit toutes celles que nous avons pu envisager, et qui les unifierait. Celle qui fait que l'on parle de création artistique n'est-elle pas celle qui fait que l'art, objet de l'homme, artefact par excellence, peut, lorsqu'il est excellent rejoindre le naturel et créer de l'être qui va lui-même être porteur de création, porteur de vie ? Telle est la dernière question qu'il nous faut envisager.
Il est indéniable,ici que l'art permet à l'artiste de vivre et de survivre même parfois. Nietzsche le montre fort bien, lorsqu'il étudie la Naissance de la Tragédie, dans l'oeuvre du même nom. Deux divinités, nous dit-il participent à la création de l'oeuvre d'art : Apollon et Dionysos. L'un et l'autre se complète. Apollon oeuvre sur l'apparence et Dionysos trouve son origine dans l'ivresse. Il est à l'origine d'une transfiguration. Mais cette transfiguration crée l'artiste, en ce qu'elle lui redonne la vie car elle lui permet en quelque sorte de la supporter. La vie, par la puissance de son déchaînement, de son chaos, de sa diversité est en effet insoutenable à contempler telle que. L'artiste, être sensible par excellence, le sait. Il produit donc de l'art pour supporter la vie, pour oublier ce qu'elle est. L'apparence en quelque sorte lui permet d'ignorer la vie et par un retournement cette ignorance, ce maquillage plus exactement lui permet de la supporter.
J'écoute telle musique, parce qu'elle m'apaise. Mais elle m'apaise car elle me permet d'oublier le tumulte de l'existence. En ce sens, l'oeuvre crée car elle redonne vie à l'artiste. Non seulement, comme nous l'avions vu tout à l'heure, l'oeuvre permet à l'artiste d'exister devant ses contemporains. Mais aussi, elle est vitale pour lui et recrée sa vie en ce qu'elle lui permet de la supporter. En ce sens, on comprendra ce que Proust nous dit, dans le Temps retrouvé, lorsqu'il nous dit que la vraie vie est la littérature, que la vie véritable se trouve dans l'art. Pour celui qui lirait ces phrases sous l'oeil Nietzschéen, il s'agirait de penser ici que pour Proust, la vie n'est finalement supportable que lorsque son chaos initial, son mouvement perpétuel, cette vie intense qui est en elle est apparemment mise en ordre. Ce faisant, paradoxalement elle redonne la vie.
L'art crée ainsi car il permet à ce qui crée, c'est à dire la vie, de se maintenir, de ne pas sombrer. Toutefois, trop d'ordre, trop d'ignorance de la vie peut nuire à l'art lui-même. L'art moderne, l'a oublié pour Nietzche. Selon lui, en effet, pour que l'art soit digne de ce nom, il faut qu'il soit effectivement marqué par Apollon mais qu'il contienne en lui la marque de Dionysos. Voilà pourquoi selon lui, la pure tragédie Grecque, et non pas celle qui a été marquée par le platonisme, mais celle qui s'est déroulée avant Socrate, fut art car,elle contenait en elle sa double part. L'art crée car il redonne vie à la vie. Il permet de la supporter et en même temps de la contempler.
Mais aussi il donne vie car il va ouvrir sur de multiples herméneutiques. Il va donner vie car il va également permettre de nouvelles créations, nous  l'avons indiqué. La véritable oeuvre d'art en effet, fait de multiples enfants. Elle enfante de l'art à n'en plus finir et ne finit jamais d'inspirer qui des sentiments, qui des émotions, qui des envies de créer à nouveau. C'est en lisant Chateaubriand que le jeune Hugo eut envie d'être l'auteur du Génie du Christianisme ou rien, ce fut en fréquentant Flaubert que Maupassant devint Maupassant. L'artistique par excellence porte en lui de l'artistique par excellence et ce à l'infini et c'est en ce sens qu'il crée. Mais il crée surtout car il enfante de la vie même. Il enfante de la vie car il enchante nos vies. Il nous permet d'être nous-même, d'habiter le monde dans toute son ampleur, ainsi que Merleau Ponty nous le rappelle dans l'oeil et l'esprit. La science, nous rappelle-t-il a renoncé à habiter le monde, l'artistique nous offre cette possibilité. Il nous l'offre car il nous permet de le vivre par notre corps et non plus seulement par l'intellect. Pour le cartésien, nous dit Merleau Ponty, il est possible d'imaginer que le monde n'existe pas. Nul artiste ne pourrait penser de la sorte selon lui. En effet, le monde vibre en lui et il le fait vibrer par son oeuvre et le truchement de son corps. Ce faisant, il est appelé créateur et l'artistique devient création car il fait vivre pleinement la vie. Il la figure. Il la montre. Il la fait être pleinement. Merleau Ponty le rappelait dans le visible et l'invisible, le philosophe ne doit pas donner des définitions des concepts, il doit les faire vivre. Reprenant cette idée, pour l'appliquer à l'artiste, il indique que l'artistique crée le monde, en ce qu'il le fait pleinement être. Le monde est ourlé d'invisible nous dit-il. Citant Cézanne, il rappelle que pour le peintre de la Sainte Victoire, c'était l'intérieur qu'il s'agissait de mettre en oeuvre. Merleau Ponty nous permet alors de comprendre pourquoi on dit qu'il y a création artistique. On dit cela, car lorsque l'on est face à une oeuvre d'art, c'est la vie qui apparaît dans toute son ampleur. Elle nous devient visible. Elle nous devient audible. Telle symphonie de Fauré nous fait entendre la musique du monde, tel poème d'Apollinaire nous fait voir le fleuve qui coule et nos amours sous les ponts de la seine, tel tableau de Cézanne nous fait voir ce qu'il y a sous l'apparence et en nous le faisant voir, il crée. Il crée car il fait apparaître l'invisible, le caché, l'occulté. Il le met un instant sous la lumière et ce faisant alors il nous permet de le redécouvrir. L'art est création et on dit de lui qu'il est tel car il autorise une découverte : découverte de sentiments qui se dissimulaient en nous et qui fait que lorsque nous écoutons tel concerto de Beethowen nous nous sentions bien,nous faisons retour vers nous-même, découverte d'un monde qui s'ouvre à nous, celui de l'artiste, de son imaginaire, de sa vie intérieure mais aussi et surtout celui du monde qui palpite tout autour de nous, qui vit et qui se crée car il est découvert à nouveau. Il se dévoile.Il se nomme. Il s'entend. Il se regarde et c'est en ce sens que l'art crée. Il n'invente rien en soi. Il permet simplement de découvrir ce qui ne se montre pas au premier regard, ce qui ne s'entend pas à la première audition. Il fait entendre les silences, fait voir les creux et les obscurités, celles au fond duquel se dissimule le monde tel qu'il est ou tel que nous aimerions qu'il soit.

En conclusion, dans cette dissertation, il s'agissait de comprendre et d'interroger un dire. A première vue, la légitimité de celui-ci n'était pas évidente. On dit souvent beaucoup de choses et notamment la doxa et il est des évidences qui dissimulent bien souvent des erreurs séculaires. On dit de l'art qu'il est création mais pourquoi le dit-on et lorsqu'on le dit a t-on raison de la faire ? Pour trouver ces raisons, nous avons d'abord interpeler l'art dans le rapport qu'il entretenait avec le commencement, puis avec la liberté. Cependant nous avons vu qu'il y avait deux manières de créer pour l'homme : celle qui consiste à inventer et celle qui consiste à découvrir. La raison pour laquelle, on dit de l'art qu'il est le lieu de la création, est celle qui fait de lui le lieu de toutes les découvertes, de tous les dévoilements. L'artistique dévoile ce qui se dissimule, ce qui ne s'entend pas nécessairement et en ce sens, il crée et crée ce qui ensuite permettra de créer, donnera envie de créer.
En effet, en montrant l'invisible, en faisant écouter ce qui ne s'entend pas, il ouvre l'homme à lui-meme, il lui redonne espoir et ce faisant, lui redonne l'envie de créer, de vivre. Il le sort de cet enfermement dans lequel paraît le maintenir ce qui s'occulte pour aller au-delà de lui et se faisant il permet à l'homme d'aller outre-lui-même dans l'outre de son être, au delà de lui-meme pour mieux se rencontrer, mieux être et mieux vivre et ainsi pour mieux créer. On parle donc à juste titre de création artistique car lorsque l'artiste crée un oeuvre, il crée la vie. En d'autres termes, il permet à la vie d'être dans toute sa  plénitude, dans toute sa dimension et d'être présence ce même dans ce qui ne se donne pas en toute clarté. Il crée car il redécouvre ce qui vivait dans l'ombre. Il crée car il éclaire ce qui se dissimule. Or donner la lumière c'est commencer la vie, c'est créer.


























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vendredi, 25 décembre 2009

Vérité

La vérité est si obscurcie en ces temps et le mensonge est si établi qu'à moins que d'aimer la vérité on ne saurait la connaître

Pascal Pensée. § 385 (Ed Brunschwig)

 

lundi, 21 décembre 2009

Comment lier et re-construire ? Quels outils ?

 

La re-construction ne s’oppose en rien à la dé-construction. En elle-même d’ailleurs cette dé-construction qui est proche de l’analyse peut-être une étape nécessaire à la re-construction. Le contraire de la re-construction, ce contre quoi elle « lutte » est la « destruction ». La reconstruction s’opère souvent après une destruction. Ce qui distingue la destruction de la dé-construction est que la dé-construction est une opération de dé-composition opérée dans le but de re-construire. En revanche la destruction est soit aveugle, soit vengeresse, soit intéressée et portée au mal.
Re-construire ne peut donc se faire sans une vision claire de ce qui est bien, de ce qu’il convient de faire et de la fin . Mais une fin qui est à la fois universelle et singulière.
Comment y parvenir ? C’est une véritable question. Il est difficile en premier lieu de vouloir reconstruire les autres si on n’est pas soit même construit et si l’on est pas parfaitement « solide ».  La re-construction suppose donc un travail permanent de re-construction sur soi et donc une vigilance à ce propos. Elle suppose donc connaissance et courage et opportunité et possibilité d’opérer ces re-constructions. Il faut donc dans un premier temps pouvoir définir celle-ci et son objectif.
La re-construction vise au bien être et au bonheur de l’individu et du groupe et si possible en conjonction de l’un et de l’autre. Elle suppose donc connaissance de ce qu’est le bonheur pour l’individu et pour le groupe et pour chaque individu en particulier ce qui est particulièrement difficile.
Elle suppose également des actions pensées dans un certain ordre afin de permettre cette re-construction. Donc il faut connaître ce par quoi un individu se re-construit. Ensuite, au mieux elle vise une possibilité de permettre l’émergence de sujets capables eux-mêmes d’aider les autres à se re-construire.
Pour connaître ce ce par quoi il faut d’abord en premier lieu savoir pourquoi et sur quoi il faut re-construire et si possible en priorité car les individus ne laissent pas toujours le choix en ce domaine. Ils ne laissent pas toujours la « porte ouverte » trop longtemps.
Donc il faut déterminer en un laps de temps suffisamment court les actions urgentes qu’il faut entreprendre pour éviter que les débordements s’opèrent. Donc il faut savoir ce par quoi un individu se détruit, se défait, se décompose et dans l‘absolu et pour un individu en particulier et par quoi il continue de le faire et d‘y parvenir.
En quelque sorte cela suppose dans un premier temps de tenter d’arrêter l’hémorragie. Ceci est très difficile car cela suppose doigté et perspicacité dans le diagnostic. Il y a un diagnostic préalable à opérer pour tenter d’envisager les actions à entreprendre.
Mais il faut également connaître les causes générales et ce pour un individu mais également pour un groupe. Le problème est que les deux s’autoalimentent. Il forment un cercle vicieux qui suppose action sur les deux conjointement.
Pour ce faire il faut être capable de se doter d’outils d’analyse mais également de déterminer des grandes règles générales. L’outil d’analyse suppose observation de ce qu’il convient de faire et de ce qui a pu « détruire » progressivement le groupe. Les causes de la destruction de celui-ci.
Prenons le cas d’un pays qui par exemple s’est toujours « construit » à partir de guerres, de rapines, de vols. Un tel pays contient en lui la destruction. Il estime même que cette destruction est au cœur de sa logique de reconstruction. Il associe en fait la guerre et la construction de soi alors précisément que les deux ne sont pas nécessairement liés entre eux.
A partir de là tout découle d’une telle situation. De même cela peut conduire à des individus qui raisonnent par rapport à cette règle. Ceci conduit à un lien fort entre les logiques et les structures. Un individu élevé dans cette logique ne peut lui-même que développer ce type de comportements. Il va « reproduire » cette association perverse qui se noue entre « destruction » et re-construction, ce lien entre ces deux opposés qui est totalement pathologique.
Une des causes premières de la destruction et de la difficulté qu’il peut y avoir à l’opérer Est-ce lien qui est créé par l’individu lui-même entre ces deux logiques. Ce lien est en lui. La racine est en lui et il est difficile de pouvoir l’en débarrasser.
Cependant le lien n’est pas le même pour tous les individus et pour cette raison il importe d’appliquer une politique qui individualise précisément les réponses.
Cette individualisation cependant reste de faible portée si l’on agit pas sur l’une des racines du mal qui peut être le souci ou l’épistémé comme dirait Foucault d’un groupe en ce qu’il associe les deux conjointement et ce qu’il a ordonné les deux logiques, les deux pensées ensemble. Le travail politique et le travail psychologique est donc nécessaire. Mais Aristote distinguait deux types de travaux « psychologiques », le travail au plus pressé qui est la rhétorique et le travail plus en profondeur qui s’opère par le truchement de l’éthique.
Il faut noter que ce lien pervers qui existe entre re-construire et détruire se retrouve chez des personnes qui, par exemple, font en sorte de ne s’intéresser qu’à ce qui « va mal » dans un groupe. Ne s’intéresser ainsi qu’à ce qui va mal - et Foucault l’a bien vu - consiste en réalité finalement accorder une puissance considérable au mal, essayer de se dire comment il arrive, lui donner les « pleins pouvoirs » en quelque sorte.
Re-construire c’est donc ré-orienter le regard, le remettre dans la bonne direction et lui permettre de suivre le bon sens des choses et de bien les dé-crypter. Ce travail est difficile et éprouvant mais il est toujours possible de l’entreprendre.

lundi, 14 décembre 2009

POUR UNE TRIPLE DEFINITION DU DROIT


Droit positif,droit idéel et droit transitoire

Qu’est-ce que le droit ? La question est vaste et le concept lui-même peut s’entendre sous plusieurs acceptions.  Si nous envisageons le droit sous l’angle de son élaboration, trois d’entre elles peuvent être envisagées : le positif, l’idéel et le transitoire. Le droit positif - au sens moderne du terme- est l’ensemble des dispositions publiques ayant pour objectif de déterminer les obligations ainsi que les espaces de liberté offerts ou imposés aux individus et aux groupes. Le droit idéel doit être celui que nous aimerions voir advenir et le droit transitoire permettre à ce qui est de se rapprocher peu à peu de ce qui devrait être. Essayons ici d’exposer ces trois formes du droit dans son élaboration.

1) Le droit positif moderne s’est développé à partir du XVIIIème siècle mais plus fortement encore aux XIXème et XXème siècles. Il occupe désormais une place conséquente dans nos sociétés. Cette « omniprésence » peut avoir plusieurs causes et de nombreux auteurs  - de Tocqueville à Foucault- ont réfléchi sur ce sujet majeur de la philosophie du droit.
Tocqueville tient les juristes pour les aristocrates des démocraties modernes  et, en bon libéral,  il estime que le droit doit être l’instrument premier de la lutte contre les abus des pouvoirs étatiques.  En revanche, Foucault (en tous les cas le Foucault de "Surveiller et punir") considère que les penseurs libéraux (comme Tocqueville ou  Beccaria) sont des « alibis » . Ces derniers masquent la « réalité » du droit dont l’objectif est, en fait, d’assurer un « quadrillage » de plus en plus conséquent des sociétés modernes. Le droit positif, selon Foucault, sert à « dresser » les citoyens, à les transformer peu à peu en sujets soumis et apeurés .
Tocqueville et Foucault peuvent tout autant être réconciliés que  remis en question . D’autres facteurs expliquent, en effet, « la montée en puissance » du droit dans nos sociétés. Celle-ci peut s’expliquer par le fait que la morale a moins d’efficacité dans le monde moderne car celui-ci a « atomisé » les individus. En effet, en s’ouvrant à l’extérieur, la modernité  a rendu les sujets plus libres mais aussi plus seuls et donc moins aisément socialisables. Autrefois ceux-ci étaient « contrôlés » par les familles et/ou par les petites structures villageoises ou les clans. Le souci d’une sécurité territoriale plus grande, les progrès des transports et des communications ont réduit le monde tout en agrandissant  les « lieux géographiques » de pouvoir. En d’autres termes, la modernité a remplacé le village par  la grande ville et la région par l’Etat nation.
Le droit a donc pris la place de ce qu’était autrefois la « morale » même si celle-ci ne s’est pas pour autant évanouie. Il est ainsi devenu un moyen permettant de  surveiller, punir  - mais aussi récompenser- les « sujets » d’une société devenue surpuissante par son truchement.
Mais, outre cette fonction « stratégique », le droit positif a également eu un effet « liant » sur les individus. Il leur rappelle régulièrement qu’ils ne sont pas totalement libres, qu’ils sont « liés ».  De fait, de manière plus subtile, celui-ci a remplacé la religion. Le signe de cette substitution est à trouver dans le fait que le droit moderne a véritablement été « inventé » par des penseurs de religions minoritaires afin de permettre une vie commune de ceux-ci avec les catholiques après les sanglantes inquisitions et guerres de religions qui firent rage avant l’installation de la modernité. Le droit positif est ainsi un instrument destiné à rappeler à l’homme le lien qui peut l’unir à d’autres semblables pourtant « différents » de lui.
Il est donc ambigu. Il joue sur l’opposition/lien du semblable/étranger et emprunte nombre de référents au discours religieux. Il use en effet de certains des concepts et des méthodes mises en place par les religions mais cependant n’a - en tous les cas dans les démocraties modernes occidentales - aucun rapport avec une religion dont il se prétend d’ailleurs tout à fait séparé. De ce fait, il est périlleux pour certains car il donne un attribut religieux à ce qui n’est qu’humain.
Mais il est également ambigu du fait que, comme le notait Tocqueville, il est  porteur de libertés, si la liberté s’entend comme les différents espaces d’autonomie que la société nous abandonne. En effet, il définit les « droits subjectifs » des individus qui délimitent précisément ces sphères d‘autonomie. Toutefois,  dans le même temps, il « quadrille » les sujets en leur imposant des comportements moutonniers, routiniers et très contraignants. Le droit positif  peut donc tout autant libérer que nuire à la liberté. Tocqueville et Foucault avaient tous deux raison.
Il convient donc d’accepter cette ambiguïté et de ne pas se laisser aveugler uniquement par l’aspect libérateur du droit ou  par son  seul aspect corrupteur de liberté.
La dite ambiguïté était bien connue d’Aristote et de Platon. Aristote rappelle dans la rhétorique que  « La justice c’est cette qualité  qui permet à chacun d’avoir ce qui lui revient et ce conformément à la loi ; l’injustice c’est ce qui conduit à prendre le bien des autres conformément à la loi » ( Rhétorique.  1366b) (1).
Quant au fait de commettre une injustice, c’est « faire volontairement du tort, au mépris de la loi » et celle-ci « est tantôt loi particulière, tantôt loi commune . J‘entends par loi particulière la loi écrite qui règle la vie d‘une cité et par loi commune toutes les lois non  écrites sur lesquelles l’accord semble unanime et général » ( Rhétorique. 1368b).
En d’autres termes pour Aristote, la justice  se rencontre soit lorsque la  loi de la cité est respectée, soit lorsque l’équité est mise en œuvre et il peut advenir que l‘une et l‘autre s‘opposent. Cette « loi non écrite »  qui peut contredire la loi particulière n’est autre qu’une loi universelle  "gravée" dans le « coeur » des hommes. Ils en ont « l’intuition » ( Rhétorique. 1373b). Comme le rappelle Sophocle,  elle est constituée «  de règles inébranlables venues des dieux. Car ce n’est pas de maintenant ni d’hier c’est depuis toujours qu’elles sont en vigueur et  personne ne sait d’où vient leur lumière » (2).Elle relève,nous rappelle l’auteur de la Rhétorique qui cite d’ailleurs l’auteur d’Antigone, de « l’être des choses » ( Rhétorique. 1373b). Elle est éternelle et les unit ce même si « ces hommes ne sont liés par aucune communauté ni par aucune relation contractuelle ».   
Le droit positif  donc, est double : inscrit dans les « tables » de la cité ou dans le cœur des hommes. D’aucuns estiment que,dans le droit occidental contemporain, les règles écrites sont contenues dans les lois, circulaires et décrets. Ils tiennent les déclarations des droits de l’homme et ce que les juristes appellent « les principes généraux du droit » comme les règles non écrites auxquelles Aristote se réfère.
Hobbes, dans un dialogue qui met en scène un juriste et un philosophe, soutient au contraire que «  la loi du monde entier c’est la vraie philosophie » (3).
En d‘autres termes, la loi écrite serait une manière de représenter la cité et son histoire mais seul le philosophe serait à même d’interpréter celle-ci conformément à l’idée de justice universelle et éternelle. Hobbes s’égare si l’on s’en tient à l’idée de droit positif car l’application de la loi positive est rarement inspirée par la philosophie mais plutôt par des considérations plus « sociologiques » qui tiennent à l’état d’un groupe à un moment donné, son vécu, les relations qu’il entretient avec la catégorie sociale à laquelle appartiennent les justiciables, etc…
Aristote l’avait bien compris ,et mieux que Hobbes, car il écrivait, toujours dans la rhétorique, que « les membres du jury et le juge se prononcent sur des affaires présentes et bien précises et dans leur cas d’emblée, la sympathie et l’intérêt personnel entrent en jeu bien souvent : dès lors ils ne sont plus capables de regarder le vrai d’un œil assez théorique et leur plaisir ou leur déplaisir particulier obscurcit leur jugement » ( Rhétorique. 1354b).
Aristote, plus que Hobbes fut un meilleur connaisseur de ces questions de droit et de justice. Il avait donc parfaitement conscience de l’ambiguïté à la fois libératrice et contraire à la liberté de tout droit. Il avait bien saisi que, dans les hypothèses de gouvernements, de justiciables  ou de juges injustes,la loi ne pouvait qu’être corruptrice de liberté alors que pour les Etats et juges plus neutres, pour les citoyens vertueux, voire pour ceux qui avaient plus de respect pour autrui, le droit pouvait être source de liberté et de justice.
Toutefois, il pensait qu’il fallait « avant tout laisser le moins possible de latitude au bon plaisir du juge » ( Rhétorique. 1354 b) car le législateur était moins propice à l’erreur en ce qu’il statuait sur l’avenir et le général.
Oubliait-il ou ignorait-il le fait que certains législateurs pouvaient se laisser corrompre ou corrompre l’idée même de loi et que certains juges pouvaient être plus justes que leurs législateurs ? Ignorait-il qu’il puisse exister des lois particulières  et de plus en plus spéciales, des groupes de pression et des moyens d’ « acheter » tel ou tel représentant du peuple ? Voulait-il faire silence sur  la lâcheté d’un gouvernant face à la pression de telle ou telle partie de la population ou l’aveuglement possible d’un faiseur de loi ?
La lecture de sa « Métaphysique » et des « catégories » nous rappelle que pour lui, la substance première était tantôt l’individu, tantôt Dieu (4). En conséquence, il savait que tout dépendait de ces deux êtres conjointement ou alternativement. La loi pouvait donc, en certains occurrences, être excellente.  Toutefois, pour exposer la manière dont il entrevoyait celle-ci, il convient de sortir du droit positif pour entrer dans le domaine du droit idéel.

2) L’un doit être distingué de l’autre (au moins épistémologiquement) car d’une part, il faut cesser de développer les visions idéalistes sur le droit positif en le confondant avec le droit idéel et d‘autre part, aucun travail d’approche sérieux ne peut être fait pour l’un et pour l’autre si les mêmes méthodes sont utilisées pour les connaître. Une telle séparation n’exclut cependant pas les rencontres car l’un peut se nourrir de l’autre et réciproquement mais celles-ci impliquent préalablement la distinction. Aristote l’avait également bien compris et son talent s’exprime sur le sujet dans son « éthique à Nicomaque », sa « rhétorique » et surtout dans ses « Politiques » (5). Sans prétendre exposer  sa doctrine en sa totalité, il convient de rappeler les grands principes de celle-ci en quatre points :
- a) En premier lieu, contre les idéalistes, Aristote  rappela que « s’agissant de législation, pour savoir quel gouvernement est avantageux pour la cité, il est utile non seulement d’avoir un regard théorique sur le passé mais de connaître ceux des autres cités et de savoir quelle forme de gouvernement convient à quelle cité ». (Rhétorique 1360a). Sur ce sujet - et Tocqueville saura le lire - il n’était nullement opposé à  « l’usage des récits de voyage » et pour la « délibération politique », il était tout à fait favorable à  l’étude des travaux des « historiens »(Rhétorique 1360a). Toutefois, il renvoyait tout ceci à son ouvrage sur « la politique » .    
-b) En deuxième lieu, dans ce dernier texte, il s’opposa alors  aux sophistes pour qui la vie  dans la cité était un pis aller (6). Pour le Stagirite, l’objectif de celle-ci était plus élevé. Celle-ci se devait d’ œuvrer afin de faire advenir l’excellence. La fin de cette dernière était « la vie heureuse… » et « la communauté des lignages et des villages menant une vie parfaite et autarcique ». (Politiques.III 9-13 1280 b). Pour notre auteur : « les belles actions voilà donc ce qu’il (fallait) pour fin de la communauté politique et non la seule vie en commun » (Politiques. 1280b).
-c) En troisième lieu, dans le même texte, s’opposant désormais  aux dogmatiques, Aristote ne tint  pas une législation  ou une constitution pour « meilleure » que les autres. Pour lui n’était « droite » que la constitution qui visait au bien commun. Tout régime soucieux du bien d’un seul ou de quelques uns était une « déviation » ou une « altération » qu’il fallait combattre(Politiques. 1279 a). Certes, les gouvernements qui s’appuyaient sur la classe moyenne et le régime constitutionnel (7) étaient excellents et ne pouvait être tenue pour « juste » la  constitution qui autorisait les riches à piller les pauvres ou celle qui permettait aux pauvres de piller les riches (Politiques. 1281 a). Mais l’essentiel dépendait de la situation quantitative et qualitative de la cité. Selon un principe, qu’il tenait en effet pour « universel »: « il faut que la partie de la cité qui veut maintenir la constitution soit plus forte que celle qui ne le veut pas… » ( Politiques. 1296 a). Le choix de la meilleure constitution impliquait donc adéquation avec celle-ci. La nation qui était pourvu d’une masse conséquente devait opter pour la démocratie alors que celle qui disposait d’une élite qui surpassait le dit peuple en qualité devait opter pour l’oligarchie. Les lois les plus excellentes étaient donc celles qui permettaient aux constitutions « droites » d’advenir et de se maintenir  suivant la répartition sociale et économique des citoyens( Politiques 1282 a).
-d) Enfin et en dernier lieu, le Stagirite proposa bien des « recettes techniques » afin de mieux construire la loi. Mais selon lui : « Il semble chose impossible qu’une cité ait une bonne législation si elle n’est pas gouvernée par les meilleurs » (Politiques IV 8 1293 b). Or le meilleur, n’était autre selon lui que l’ « homme de bien » dessiné dans l’ « Ethique à Nicomaque » et dans la « rhétorique » . Celui-ci était certes « rare » et ne pouvait être «  comme la plupart des hommes, de mauvais aloi, esclave à tirer profit et lâche face au forfait » (Rhétorique 1382 b). Il devait posséder « le discernement, l’excellence, la bienveillance » (Rhétorique 1378 b) et alors que « le gouverné est comme un fabricant de flûtes«  lui était « comme l’aulète  qui s’en sert. » (Politiques. 1278a). Non que ce gouvernant juste fut « opportuniste » ou machiavélien. Il savait seulement  user des talents avec finesse et justice et sans abus. Parce qu’il devait avoir le souci de l’excellence commune qui implique coopération des meilleurs qu’il fallait repérer et qu’il devait être « bon et prudent alors que le citoyen n’est pas nécessairement prudent » (Politiques. III 4 1277 a).La « prudence » se devait de constituer la vertu première de ce bon gouvernant qu’Aristote avait entrevu. Pour lui, le fin politique devait avoir pour impératif d’éduquer comme il convenait une cité. Il lui fallait connaître la nature du bien individuel, comme du bien commun qui passe notamment par une «jeunesse heureuse et de valeur »(Rhétorique 1360 b). Il lui fallait disposer d’une connaissance judicieuse des causes des séditions et des renversements dans une cité et disposer des moyens adéquats afin de les prévenir en assurant le lien du groupe qu‘il  pouvait être amené à diriger.

L’Œuvre du Stagirite  constitue donc un trésor considérable pour qui s’intéresse à ce que nous avons appelé le droit « idéel ». Toutefois, celle-ci peut aujourd’hui heurter certaines mémoires. Il faut donc la méditer mais trouver des moyens de la réactualiser. Pour ce faire, nous pourrions redessiner le « droit idéel » autour de cinq concepts qui nous semblent plus en « situation » et d’un opposé qui doit être lu par rapport à notre histoire.
Ces  concepts sont ceux de « démocratie réelle », de « justice comme fondement de l’idée de limite », de « distinction des attributions  », de « désir réel » et de « société ouverte ». L’opposé est ce « droit positif » tel que nous l’avons dessiné préalablement et dont les mauvaises applications doivent - par opposition - nous aider à bâtir ce possible qui est recherché ici.

-3)Le droit idéel doit,en effet,éviter les inconvénients du droit positif tel que nous l’avons évoqué. Pour ce faire, il doit perdre cette double ambiguïté  exposée en première partie de ce travail.
-En premier lieu, le droit idéel devrait donc ne pas être confondu avec la Loi Divine et corrélativement celle-ci doit cesser d’être méprisée par ceux qui ne croient pas. Les différences de croyances devraient ainsi, non plus être « tolérées », mais véritablement « accueillies » dans leur diversité. Ceux qui adoptent un comportement religieux à l’égard de lois qui ne le sont pas devraient être rappelés à l’ordre et ceux qui refusent l‘existence de lois laïques tout autant. Ces deux extrêmes sont d’ailleurs étroitement unis. Un droit idéel juste devrait « accueillir » toutes les croyances dès lors qu‘elles ne sont pas méprisantes. Ceci impliquerait peut-être la mise en place d’un dialogue perpétuel et ouvert entre croyants de toute obédience et non croyants.
-En second lieu, le droit idéel ne devrait plus apeurer mais être seulement libérateur. En aucune manière celui-ci ne devrait donc inquiéter ou contraindre. Il ne serait élaboré et interprété que dans un souci du « juste » entendu ici  comme fondement de l’idée de limite.
Concrètement, une telle idée signifie que ce droit devrait être un moyen pour parvenir à cette fin qu’est la réalisation de l’idée de justice qui est elle-même au cœur du concept de limite qu‘elle légitime et crée continuellement.
Le législateur idéel se devrait donc  perpétuellement de rechercher cette limite et le gouvernant,de la même nature, tout faire pour que celle-ci vienne continuellement au jour. L’un « mettrait au jour » , l’autre « mettrait en œuvre » . Le travail de l’un ne serait pas celui de l’autre et l‘un et l‘autre cependant ne seraient plus « séparés »  mais reliés par leurs différences effectivement mises en perspective. Celui qui élabore la loi a en effet besoin de recul et de sérénité pour  penser les limites. En revanche, celui qui la met en oeuvre, doit être lecteur et interprète fidèle du premier. Mais il doit disposer des talents requis pour trouver les outils et les actions adéquates permettant à ce « juste » d’être régulièrement respecté, mis en œuvre ou reconstruit. Plus que de  « séparation des pouvoirs », une saine constitution idéelle devrait donc réfléchir à cette « distinction des attributions » et sortir de la séparation automatique dans laquelle le droit positif feint d‘ailleurs le plus souvent de nous enfermer. 
La limite peut évidemment s’entendre en plusieurs sens. Elle peut être culturelle, naturelle, conventionnelle ou métaphysique.  Mais elle peut se déterminer en partant du « désir réel » de chaque individu et s’actualiser par la pleine satisfaction de celui-ci. Avant d’expliquer les raisons pour lesquelles , il convient d’établir un lien entre l’idée de désir réel et celui de limite, il importe de définir le premier.
Comme le rappelait Spinoza, celui-ci  est « désir » et, en soi, il exprime l’essence de chaque être (8). Mais il est « réel » or le terme peut s’entendre ici sous plusieurs acceptions. Est évidemment « réel » ce qui est nécessaire et en ce sens les besoins vitaux, l’exigence d’un minimum de confort matériel sont  nécessaires à tous.  Mais l’est également, ce que Aristote appelle « désir réfléchi » et qui  n’est autre qu’un « retour complet et sensible de l’âme à son être même » (Rhétorique. 1369 b). Le désir réel relève donc de « l’être des choses » qui n’est autre que « ce qui a sa cause en soi et sa logique »(Rhétorique. 1369 b).
Il est ainsi « réel » , au sens de « réalisable », c’est- à- dire qu’il peut  se réaliser concrètement eu égard aux différentes contingences qui nous entourent mais également à la « nature » de celui qui désire.
En conséquence, il porte l’individu et non un autre. Il n’est pas fruit d’une « passion » mais il est ce par quoi le sujet se rend heureux, se libère réellement et apprend à devenir ce qu‘il est. Mais qu’est- ce qu’un individu doit être ? Chacun d’entre nous, trouve son bonheur dans un état qui lui est propre.  Et la félicité, comme nous le rappelle le Stagirite est multiple. Elle peut se trouver « soit en accomplissant sa vie dans l’excellence morale, soit en vivant de manière indépendante, soit de manière très agréable parce qu’on a la sécurité, soit en vivant dans la prospérité matérielle avec la capacité de conserver ses biens et d’en profiter. Pour tous les hommes, ou presque, c’est l’une de ces possibilités ou la réunion de plusieurs »( Rhétorique 1360b).
Pourquoi tels individus pensent-ils que tels moyens sont plus propices à procurer le bonheur et tels autres sont-ils dans d’autres dispositions à l’égard des moyens de réaliser cet état ? Ici toutes les réponses conviennent également : la convention, tout autant que la métaphysique ou la pure nature peuvent expliquer leur raison d’être.
Toutefois quelles que soient les diversités de croyances sur la question, chacun peut admettre qu’ ignorer la limite d’un sujet consisterait à ne pas tenir compte du fait que chacun pense que son bonheur se trouve dans telle ou telle disposition plutôt que dans telle autre. En conséquence, tous peuvent admettre qu’enfreindre la limite des sujets revient à forcer l’individu que chacun entend être quant à sa relation au bonheur. Nul ne peut dès lors refuser de considérer qu’ignorer les désirs réels des individus c’est être dans l’injustice et dans l’ignorance de ce qui nous limite tous.   
Chacun peut donc reconnaître que le droit idéel doit donc être cet ensemble de dispositifs aidant l’autre à se construire (ou se reconstruire le plus souvent car nous sommes tous dé-construits par la vie et la pensée) autour de l’individu qu’il voudrait être. Mais le droit idéel doit également rechercher le «vouloir» informé, responsable. Il lui faut donc aider les sujets à se former convenablement afin qu’ils décident en conscience, c’est-à-dire en étant pleinement informés des conséquences de chacune de leurs décisions. Il lui faut donc être celui qui contribue à l’expression des désirs ainsi qu’à leur réflexion et à leur réalisation.
Le système juridique idéel se doit donc de devenir celui qui autorise chacun à se libérer tout en responsabilisant. Il ne doit être construit en vue de cette fin  et d’une idée de justice conçue comme « limitéité ». Mais comment doit-il agir à l’égard de l’étranger ou du plus modeste des citoyens ?.

4) Sur cette question sensible, aujourd’hui considérée comme étant celle de la « justice sociale », Aristote nous décrit le monde « tel qu’il est » et c’est sans doute la raison pour laquelle certains ont tant de mal à le lire. Toutefois, même si les hommes  ont, depuis le Stagirite, moins changé qu’on ne l’a prétendu,  il importe de rappeler que le droit idéel a pour objectif d’aider ceux-ci à être ce qu’ils doivent être.
Il lui faut donc pas à se limiter aux hommes tels « qu’ils sont souvent ». Pour lui, les sociétés « fermées » - qui sont légion-  ne  conviennent donc pas au sens où Popper et Bergson comprennaient ce concept (9). Car celles-ci ne recherchent pas à faire advenir les singularités. Elles vivent dans un « passé » qui les étouffe et leur interdit d’être elles-mêmes en ce qu’il les aveugle sur ce qu‘elles sont au fond d‘elles-mêmes. De telles sociétés meurent lentement de leurs préjugés qui empêchent cette respiration nécessaire de tout social. Elles sont sources de malheur, pour les « inclus », pour les « exclus » et pour l’humanité en son ensemble en ce qu‘elles étouffent les talents par des rigidités insignifiantes et elles les briment par des coutumes comprises sans la moindre intelligence. Elles ne sont que des victimes névrotiques de leur histoire et d‘une vision malsaine d‘elles-mêmes car, rivées sur un passé qui les domine, elles sont persuadées de ne jamais pouvoir s’améliorer.
Le droit idéel doit donc avoir pour vocation de les « guérir » de ce mal en leur rappelant la nécessité de la présence de l’autre pour être soi ; nécessité qui implique « hospitalité » et non plus simple « tolérance » à son égard et qui impose de ce fait mise au jour  de lois intelligentes et mise en œuvre  d’actions judicieuses pour permettre ces rencontres vitales entre l’un et l’autre .
Mais il a aussi pour fin le « juste » et il doit savoir que celui-ci fonde les limites. Il ne lui faut donc ne pas ignorer celles-ci ou les forcer. Il doit toujours faire en sorte de les mettre au jour pour les uns et pour les autres sans les heurter. En d’autres termes, il doit se rappeler les histoires de chacun. Mais il lui importe de ne pas pour autant être victime de celles-ci. Car le « réel » dans la justice constitue sa priorité et le passé ne le révèle - au mieux - que pour un tiers. Puisque ce réel a aussi sa « vie » dans un « être au présent » et un « sera » futur qui comptent tout autant pour le déterminer - si ce n’est plus - que ce qui « a été ».      
En conséquence en ce domaine comme en tous les autres, le droit idéel - à la différence du droit positif, lorsqu’il est pervers - ne doit pas brimer les individus dans leur singularité, ni chercher à les tromper. Il entend les révéler à eux-mêmes et travailler à cette seule fin.
L’idéel n’est-il qu’un idéal inaccessible ou est-il destiné à  n’être réalisé que dans une cité distincte du monde dans lequel nous vivons ? Il convient ici de laisser chacun répondre en fonction de l’expérience qui est la sienne et/ou de ses convictions profondes qu’il convient de respecter. Mais pour permettre la réalisation de l’un ,sans trop ignorer l’autre pour autant, l’idée d’un droit transitoire peut être envisagée.

5) Le droit transitoire doit partir du droit positif pour parvenir à l’idéel. Il doit se concevoir comme une étape dont le but est de reconstituer progressivement les limites et il doit aider à les découvrir peu à peu en expérimentant parfois . Il ne s’agit pas ici de le présenter en son détail.  D'autres travaux pourront être consacrés à ctte question. Signalons que, pour le réaliser, les judicieux conseils techniques qu’Aristote donne dans ses « politiques » peuvent être utiles. Ce droit transitoire doit en effet être pensé à partir des conditions particulières de la cité où la législation doit s’appliquer afin de permettre progressivement la mise en œuvre du projet porté par le droit idéel sans trop de heurts. Il doit s’élaborer  dans le courage requis sans imprudence cependant. Il doit s'élaborer avec une bonne connaissance des techniques juridiques et à partir de cette connaissance du justiciable et du groupe dans lequel il évolue mais sans a priori sur la question. Il peut s’aider des sciences sociales et des enquêtes pour s’élaborer et prévoir des phases d’évaluation et de remises en cause. Mais sa destination finale n'est autre que le droit idéel.

En conclusion, nous pensons qu’il  serait trompeur :
-d’une part, de ne pas rappeler qu’il est trois conceptions possibles du droit- lorsque celui-ci est envisagé sous l'angle de son élaboration- et que l’une et les autres s’opposent parfois ;
-d‘autre part, de ne pas exposer notre conviction selon laquelle, il est essentiel de réfléchir aux moyens de réaliser le droit idéel pour nous guérir de nous-mêmes parfois;
-enfin d‘ignorer que le droit idéel n‘est possible que dans une démocratie réelle. La dite démocratie est celle où règnent les désirs harmonisés de tous et non le désir sublimé de quelques uns ou d’un seul. Elle est la seule démocratie possible, comme l’histoire même de la Grèce antique nous le rappelle. L’Athènes démocratique du Vème siècle était en effet « le gouvernement du premier citoyen »  et non le gouvernement d’une foule ignorante d’elle-même (10). Mais elle n’était en rien un pays gouverné par un tyran ou un roi. Elle était un peuple se gouvernant lui-même mais conseillé par les meilleurs et les plus justes des siens….

Jean-Jacques Sarfati
Professeur de philosophie
Juriste, ancien Avocat à la Cour d’Appel de Paris.

Notes
(1) Toutes mes citations sont extraites de la nouvelle traduction qui vient de nous être proposée par J. Lauxerois « Rhétorique ». Pocket. 2007
(2)Sophocle « Antigone ». Trad. J. Lauxerois. Arléa 2005 
(3)   T. Hobbes «  Dialogue entre un philosophe et un légiste ».Trad. L et P Carrive Ed; Vrin 1990. Réédition du texte posthume publié en 1681 p 34
(4) Sur le sujet Aristote « catégories » 5. Voir la note 1 de Tricot dans l’édition de Vrin de 1997 p 7. Le traducteur rappelle la dualité du sens de substance première chez l’auteur des seconds analytiques.
(5) Pour notre travail nous évoquerons la traduction de P. PELLEGRIN Garnier Flammarion 1993
(6) Rappel judicieusement opéré par F. Wolff « Aristote et la politique ». PUF. 1991 qui écrit  que « l’enjeu de la thèse est (également) polémique car celle-ci est dirigée contre les sophistes pour qui la vie politique n’est qu’un pis aller, une simple garantie de la survie individuelle » p 37
(7) Pour F. Wolff précité, le régime constitutionnel est celui qui est gouverné par la masse selon l’intérêt de tous p. 89
(8) Spinoza Ethique "  Toutes les affections se ramènent au désir, à la joie ou à la tristesse.....Mais le désir est la nature même et l'essence de chacun" Traduction C Appuhn. Ed GF 1965
(9)H. Bergson «  les deux sources de la morale et de la religion 8ème ed 2000 PUF. « Individuelle et sociale tout à la fois, l’âme tourne ici comme dans un cercle. Elle est close. L’autre attitude est celle de l’âme ouverte. Que laisse-t-elle entrer ? Si l’on disait qu’elle embrasse l’humanité entière on n’irait pas trop loin, on n’irait même pas assez loin puisque son amour s’étendra aux animaux, aux plantes, à toute la nature » p 34. Voir également K. Popper  « La société ouverte et ses ennemis. L’ascendant de Platon » Tome 1 Trad. J Bernard. P. Monod. 1979. La remarque sur la philosophie de Bergson est contenue dans la note 1 de l’introduction. Il explique en quoi sa conception de la société ouverte diffère de celle de Bergson qui l’a cependant inspiré sur le sujet.
(10)F. Chatelet « Périclès ». Editions complexe 1960 p. 27.

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