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lundi, 25 janvier 2010

L'oeuvre d'art nous instruit-elle ?

L'oeuvre d'art nous instruit-elle ?

Si s'instruire c'est se cultiver, nul ne niera qu'une oeuvre d'art, lorsqu'elle est chef d'oeuvre reconnu, institution muséale, évènement marquant de l'histoire de l'art, nous instruit par la seule connaissance que nous pourrions en avoir en ce qu'elle nous renseignerait sur un style, un auteur ou une époque. Nul ne peut nier ainsi que celui qui contemple les oeuvres de Cézanne peut s'instruire sur la production picturale du XIXéme siécle et sur un génie qui permettra le cubisme et l'abstraction. Cette contemplation permet de connaitre Cézanne éventuellement pour en parler.
Mais s'instruire ce n'est pas acquérir un savoir dans le seul dessein de se cultiver ou de le montrer, voire de l'étaler. En sa détermination la plus signifiante et la plus prégnante, l'instruction a plus à faire avec la découverte, le savoir de ce qui est, la compréhension, la formation et donc le dévoilement sans fard d'une forme occultée. S'instruire ce serait donc s'éducquer pour s'élever. Mais faire oeuvre d'art n'est pas faire oeuvre de savant; cela consiste donc à avoir plus souci du produire que de l'être.
En conséquence, en ce qu'elle serait artefact et artifice, l'oeuvre d'art aurait alors à faire avec la déformation, le culte de l'artificiel au détriment du naturel et renverrait plus à l'apparence du vrai, au vraisemblable voire à l'illusion et la séduction et elle séduirait, divertirait plus qu'elle n'instruirait sur ce qui est. Au mieux, elle ne présenterait qu'une vision transformée ou métamorphosée d'une réalité qu'elle n'explorerait qu'imparfaitement. Une telle vision, en ce qu'elle s'attarderait trop sur les contraintes formelles et normatives que tout art imposerait à la création artistique, voire à la part de plaire qu'il contiendrait nécessairement, en ce qu'elle séparerait trop abruptement art et science, ignorerait que toute oeuvre demeure un faire en son souci d'excellence qui, en tant que tel porterait une forme de grandeur qui renseignerait sur le grand, le mettrait à l'oeuvre, voire qui désignerait un chemin à prendre en le montrant à l'oeuvre.
Or s'instruire c'est bien s'agrandir, s'élever et en ce sens l'oeuvre d'art nous instruit lorsqu'elle vise la grandeur et la met en oeuvre. Reste à déterminer le contenu de cette instruction ainsi ouverte.
L'instruction est une enquête et instruire en droit, c'est s'informer, s'enquérir. L'oeuvre d'art nous instruit en ce qu'elle est oeuvre et donc ouverture sur ce qui se dissimule en nous et hors de nous. Elle montre ce qui se cache. En ce sens, elle nous instruit en ce que s'instruire c'est voir et entendre ce qui doit être vu et entendu mais qui se dissimule , c'est éclairer l'essence de ce qui vit et le faire comprendre dans toute sa plénitude pour mieux vivre et dans la liberté car nul ne peut se prétendre libre s'il ignore ce qui est. Or s'instruire c'est avant tout apprendre ce qui aide à vivre libre et ce qu'est une vie de liberté. Or l'oeuvre d'art, lorsqu'elle est oeuvre, est avant tout production de liberté et d'une liberté qu'il s'agit ici de déterminer dans le rapport qu'elle entretient précisément avec l'oeuvre d'art.

L'oeuvre d'art instruit en ce qu'elle met en oeuvre la vérité dans sa liberté et ainsi nous permet de vivre libre. Elle est la vie dans son intensité même. Elle nous en dégage en même temps. Elle nous soulage du poids de l'existence mesquine. En ce sens, elle nous ramène vers la grandeur. En ce sens, elle est production de liberté car nul ne peut vivre libre s'il vit dans la misère et la culpabilité, dans la médiocrité et dans la non réalisation. Mais plus que nous libérer d'un poids, l'oeuvre d'art, en nous montrant ce qu'est une oeuvre, nous montre ainsi ce qu'il convient de faire. Ce faisant elle nous instruit sur le droit chemin, celui de la voie droite, celle qui est la nôtre et que seul un travail, une oeuvre pleinement accomplie, un souci de soi peut nous permettre de découvrir contre toutes les tentations de la médiocrité, de la bassesse, de la laideur de toutes les paresses dont l'art, en ce qu'il est oeuvre et donc l'oeuvre d'art nosu instruit et nous éloigne en nous montrant ce qu'il convient de faire, en le mettant à l'oeuvre. L'oeuvre d'art devient ainsi chemin et exemple, plus que modèle, or nul ne s'instruit mieux de son semblable qu'en se référant aux exemples qu'il nous laisse de lui.En effet, l'exemple a plusieurs avantages : il a une existence concrète, il constitue une expérience personnelle et marque notre mémoire sans pour autant faire en sorte qu'elle soit trop anihilante pour l'esprit, sans qu'elle soit trop castratrice. L'oeuvre montre un chemin, elle ne ferme aucune voie. Or tel est bien le propre de ce qui instruit : ouvrir sur des possibles et ne rien rendre impossible.

dimanche, 10 janvier 2010

Commentaire d'un extrait de Pascal, de l’esprit géométrique

Commentaire d'un extrait de Pascal, de l’esprit géométrique


Dans ce texte, Pascal entend démontrer la véracité de la thèse qu’il tient pour vraie à savoir celle de la divisibilité de l’espace à l’infini. Une telle démonstration n’est pas aisée car démontrer implique transmettre une vérité par médiations et « directement » or, comme il l’affirme préalablement en tout début de ce texte il sait que la maladie naturelle de tous les hommes (donc sa maladie aussi) est une croyance : celle qui consiste à penser que la vérité s’acquiert « directement ». 
Mais la démonstration n’est pas qu’un mode d’acquisition directe du vrai. Elle use en effet de médiations et par certains côtés est « indirecte. Aussi se propose-t-il de l’utiliser ici en se posant une question épistémologique préalable mais qui sera essentielle dans ce passage et lui servira de prémisse. Cette question est la suivante : comment établir la véracité de ces questions d’ordre métaphysique , comment avoir la certitude en ce domaine? 
Pour répondre à cette question, il distingue le fait du droit.
En fait, la plupart du temps, les hommes croient en une théorie parce que le contraire leur paraît inconcevable et c‘est là une maladie.
Cependant, en droit, une telle attitude est condamnable voire pathologique. Elle est pathologique parce qu’elle est la conséquence directe de ce mal évoqué plus avant mais aussi parce qu‘une telle attitude conduit souvent à une fermeture d’esprit (et à nier ce qui peut être vrai) et enfin et surtout par ce que ce qui est inconcevable n’est pas toujours faux pour lui.
En effet, il est des vérités qui, pour le chrétien qu’il est, sont incompréhensibles à l’homme. Il est, en effet, des vérités qui sont destinées à être des mystères et qui sont donc inconcevables par le seul entendement humain en ce qu’elles dépendent d’un entendement divin. Les mystères sont vrais, ils ne sont pourtant pas toujours compréhensibles pour l’homme et le chrétien qui sait que les voies du Seigneur sont impénétrables.
Mais le caractère impénétrable de certaines réalités implique-t-il le renoncement en ce domaine ? Faut-il, pour autant, en effet, s’abandonner à la seule autorité, au seul diktact de telle ou telle herméneutique qui s’imposerait à nous sous prétexte qu’elle serait l’Autorité en ce domaine ? Certainement pas pour Pascal qui croit en la liberté d‘interprétation dès lors qu’elle n’est ni charnelle ni ne conduit au scepticisme. Il ne faut donc pas , face à l’incompréhensible opter pour la paresse du sceptique. Toutefois, si la liberté est de mise, faut-il se laisser aller à l’imagination délirante, au mysticisme ? Guère plus.
Mais alors, si ce n’est pas de la sorte qu‘il faut agir, de telles vérités comment les concevoir - et notamment pour le sujet qui nous intéresse - comment départager les partisans de l’atome et ceux, qui comme lui, croient en un espace divisible à l’infini ?
Précisément pas par l’intelligence, puisque celle-ci oeuvre par concepts or l’inconcevable est précisément ce qui ne peut se concevoir. On ne peut donc pas toujours raisonner sur ce qui, a première vue, semble irrationnel. Alors comment faire ? Telles sont les questions et les problèmes que Pascal se pose dans ce texte.
Pour y répondre, dans un premier moment, l’auteur des Pensées semble nous indiquer que le mieux serait d’appliquer, pour ces vérités inconcevables, un raisonnement par l’absurde. En effet, le raisonnement par l’absurde reste un mode d’acquisition de la vérité « indirect » puisqu’il s’attaque à l’affirmation contraire de celle qui nous intéresse.
Pascal met d’ailleurs en application cette proposition ou cette suggestion,dans la deuxième partie de ce passage, afin de démontrer, l’ « absurdité » de la théorie atomiste.
Toutefois, dans le dernier moment de cet extrait, Pascal se rend à l’évidence du caractère discutable de ce qu‘il vient d‘exposer.
En effet, il a dans un premier temps suggéré que ces vérités inconcevables ne pouvaient se découvrir par le raisonnement. Or le raisonnement par l’absurde demeure malgré tout un raisonnement.
Aussi, dans le dernier moment du texte, Pascal concède aux défenseurs de la théorie adverse que sa démonstration pourrait tout autant que les leurs être récusée et il paraît ouvrir sur une autre forme de résolution de ces questions ; résolution qui implique l’usage d’autres facultés, d’autres démarches qui ne sont pas directement évoquées ce qui n’est que justice puisqu’il a préalablement indiqué, dans son texte, que la vérité ne venait jamais « directement » à l’homme. D’autres voies, un « autrement » est parfois nécessaire à ce dernier pour qu’il la découvre ou l’admette.


***
Dans le premier moment du texte, constitué des deux premiers paragraphes de celui-ci, Pascal explique la cause de l’erreur de ses adversaires - ceux qui croient à l’existence d’une part indivisible de l’espace - et qui trouve son origine dans une pathologie et il expose une « règle » propre à la fois à les guérir et à nous soigner par la même occasion.
Cette maladie est « naturelle à l‘homme », cela signifie qu’elle ne lui est pas acquise, ne vient ni de la société, ni de son éducation. Elle est propre à sa « nature » d’homme et comme telle elle s’applique tout autant à ses contradicteurs, qu’à ses lecteurs et à lui-même. Cette maladie est une « croyance ». On peut s’étonner ici que Pascal, en tant qu’homme de foi, considère qu’une croyance puisse constituer une maladie, surtout si celle-ci est naturelle. Cependant, pour l’auteur des Provinciales une bonne partie de nos erreurs vient de nos passions et de l’illusion qu’elles font naître en nous, passions charnelles, amour du pouvoir ou de la charité qui nous font croire en l’existence d’une justice humaine ou qu’en faisant l’ange nous ne faisons souvent que la bête.
La croyance pathologique que Pascal condamne lui fait croire d’une part que la vérité « se possède » et surtout que l’homme peut l’acquérir « directement ». Or les facultés de l’homme sont limitées pour Pascal qui, certes n’est pas sceptique mais qui pense que l’humain est un milieu entre le zéro et l’infini, un roseau pensant et qu’il a donc une capacité limitée en matière intellectuelle ce même si cette capacité reste réelle.

La vérité, l’homme ne la possède jamais tout à fait en conséquence et cependant lorsqu’il la possède ( et ce par exception) ce n’est jamais « directement ».
Que signifie l’emploi de ce terme ? Pascal pense-t-il comme Malebranche que les vérités éternelles sont en Dieu et que ce dernier doit intervenir pour permettre aux hommes de les connaître ? Il pense en tout état de cause que lorsque certains hommes ont la vérité,lorsqu’ils la possèdent ils ont été choisis par Dieu. Mais aussi l’emploi du terme « direct » suppose que les hommes n’ont pas une connaissance immédiate de la vérité, que les vérités éternelles ne sont pas innées, comme le pense Descartes.
Pascal ne croit pas en la réminiscence comme l’auteur du Phédon et les Platoniciens. Il pense que des médiations sont nécessaires pour atteindre le vrai. Le problème est que l’homme est malade en ce domaine et qu’il refuse de reconnaître ce point.
Il pense que la vérité est « en lui » et qu’il peut l’acquérir directement. Il pense qu’il peut y avoir accès en faisant retour sur lui-même or cette manière de penser crée un effet pervers, pourrions-nous dire. En effet, cette croyance le conduit à « nier tout » ce qu’il ne comprend pas « directement » pourrions-nous ajouter. En effet, lorsqu’il est face à une proposition qui lui paraît difficilement concevable, lorsqu’il ne peut la comprendre, lorsqu’il peut la mettre en doute par certains points, l’homme se dit, puisqu’il pense que la vérité peut se trouver directement en lui que cette proposition n’est pas vraie. En conséquence, il la rejette. Il ne se dit pas, le fait qu’elle soit douteuse et non compréhensible pour moi pourrait tout simplement signifier que cette vérité dépasse mes capacités. Il préfère la rejeter comme n’étant ni claire ni distincte.
C’est de la sorte que procèdent les partisans de l’atomisme. Pascal a, en effet, remarqué qu’ils croient en cette théorie parce qu’ils rejettent l’idée d’un espace infiniment divisible. Toutefois par cette « maladie » qu’il dénonce Pascal ne vise-t-il pas ici les cartésiens ? Descartes, on le sait, ne croyait guère plus que Pascal en l’atomisme, cependant la méthode du doute hyperbolique qu’il propose dans ses Méditations métaphysiques pourrait être ici visée par Pascal. En effet, Descartes ne nous dit rien d’autre qu’il faut tenir pour faux tout ce qui n’est ni clair ni certain pour l’entendement. Pascal refuse une telle théorie qui peut précisément conduire à une forme de scepticisme, surtout en matière métaphysique.
La négation à laquelle conduit cette maladie « intellectuelle » et naturelle pourrait aussi s’entendre comme une manière de « dire non » à certaines vérités et ici, par certains côtés, Pascal annonce le Bachelard de la  Formation de l’esprit scientifique. Certains hommes, sous prétexte qu’ils considèrent que la vérité est d’acquisition directe nient, disent non, à certaines vérités. Ils refusent de l’entendre. Ils la « nient » en tant que telle. Ils ne veulent lui concéder une existence.
Certes, la « croyance dans le caractère direct de l’acquisition de la vérité » n’est pas un de ces obstacles épistémologiques auxquels Bachelard fait référence mais il n’en demeure pas moins qu’il est possible ici d’envisager une possible filiation entre l’auteur de la formation de l’esprit scientifique et l’auteur des Pensées.

Une fois la maladie diagnostiquée, Pascal entreprend ensuite d’envisager le remède susceptible de le guérir et c’Est-ce qu’il expose ensuite. Ce remède est le suivant  et il est double : lorsqu’une proposition parait inconcevable à un homme celui-ci doit d’une part suspendre son jugement et ensuite appliquer le raisonnement par l’absurde à son sujet. Pourquoi ?
Trois raisons expliquent le choix de ce remède  double :

-En premier lieu, parce que s’il est une connaissance directe et naturelle que connaît effectivement l’homme « c’est le mensonge ». Que signifie ici cette affirmation ? En lecteur de Saint Augustin qu’il était, Pascal emploie à dessein le terme de « mensonge » et n’évoque pas l’erreur. L’homme n’est pas sujet à l’erreur mais au mensonge c’est-à-dire qu’il sait ce qu’est le vrai mais il refuse de le reconnaître. Une telle proposition peut paraître paradoxale alors que Pascal avait préalablement indiqué que l’homme ne connaît pas « directement » la vérité. Mais ici il est possible d’interpréter ce propos en considérant que pour le pessimiste Pascal, s’il est un accès direct à la connaissance que l’homme possède, s’il est une chose aisée pour lui, c’est de mentir, la preuve en est d’ailleurs qu’il ment souvent. En conséquence, l’homme connaît mieux le mensonge que la vérité pour cette raison, il est plus en familiarité avec le faux qu’avec le vrai. Le raisonnement par l’absurde convient donc mieux à sa « nature » puisque dans celui-ci, il s’agit précisément de connaître le vrai en passant par le faux ou le « manifestement » faux ce qui est plus évident encore. Le « mensonge » naturel dans lequel l’homme se trouve peut peut-être également être rapproché de cette maladie « naturelle » qui le pousse à croire qu’il possède « directement » la vérité et qui n’est autre qu’un mensonge que l’homme se fait à lui-même sans doute pour refuser d’admettre qu’il n’est qu’un point entre le zéro et l’infini , tout aussi proche du rien que du tout .

-En deuxième lieu, une autre raison peut expliquer ce choix du raisonnement par l’absurde. Le raisonnement par l’absurde reste un mode d’acquisition « indirect » de la vérité. En effet, dans ce cas, l’on sait que la proposition A est vraie non pas en passant directement par A mais en s’assurant que non est manifestement absurde ou faux.
Or, nous le savons pour Pascal, la vérité ne s’acquiert pas directement pour l’homme et en ce qu’il est un mode d’acquisition « indirecte », le raisonnement par l’absurde convient bien à sa nature.

-Enfin,en dernier lieu, une troisième raison peut expliquer ce choix du raisonnement par l’absurde et la suspension de tout jugement lorsque l’on se trouve « face à une proposition inconcevable ». On sait bien en effet, que tout le mal de l’homme face aux vérités de ce type consiste précisément à les nier lorsqu’il ne les comprend pas. Au mieux, il suspend son jugement et ne se prononce pas. Pascal admet que lorsqu’une proposition fait problème il convient de « suspendre » son jugement à la manière des cartésiens ou des sceptiques même. Cependant, au contraire des sceptiques, Pascal nous recommande de ne pas nous arrêter là. Il nous conseille ensuite d’envisager si la proposition contraire est absurde et ensuite à tenir pour vraie la proposition à étudier ce même si elle semble toujours inconcevable plutôt que de soutenir que tout est faux ou que le vrai est relatif à la manière des sophistes. C’est donc ici qu’il se sépare des cartésiens puisque, pour ces derniers, rien de ce qui est vrai ne peut être inconcevable. Pascal ici nous explique de manière rationnelle les raisons pour lesquelles, face à certaines vérités (l’existence de Dieu, la nature divisible à l’infini ou non de la matière, etc) que nous appelons aujourd’hui « métaphysiques », il importe de ne pas toujours être rationnel. Il faut mieux les admettre pour telles dès lors que leur contraire est absurde. L’homme y est d’ailleurs souvent condamné du fait des limites de son entendement.
Une telle affirmation paraît en effet aller de soi, le propre des vérités incompréhensibles c’est qu’elles ne peuvent être conçues ou compris dès lors pourquoi vouloir ignorer ce point en voulant ainsi démontrer l’existence de Dieu ou même le caractère indivisible à l’infini de la matière ? Il est d’ailleurs nécessaire pour Pascal de se comporter ainsi car, à défaut, le rationalisme conduit à la pathologie qu’il a dénoncé préalablement.
Une fois cette « règle » posée , Pascal se propose précisément de la mettre en application dans le second moment de son texte et ce pour démontrer l’inanité de la thèse qui refuse d’admettre le caractère divisible à l’infini de la matière.

****
Dans le deuxième moment du texte, constitué des troisième et quatrième paragraphes du texte, Pascal met, en effet, en application la règle qu’il a posé plus avant. En d’autres termes, il va démontrer par l’absurde la fausseté de la thèse atomiste.
L’absurde c’est le « manifestement faux » pour lui, c’est pourrions-nous dire l’illogique, l’inconcevable précisément. Or de celui-ci.  Il met en effet, dans cette partie du texte; une « raison suffisante » qui à , elle seule permet d’établir que la vérité qu’il défend est la vraie - aussi inconcevable qu’elle puisse être pour certains - cette raison suffisante c’est la fausseté manifeste de la thèse contraire, voire son « absurdité ».
L’absurde c’est l’illogique, le « non concevable » précisément or cette absurdité il la démontre de trois manières dans ce deuxième moment.

-En premier lieu, il met en évidence une incohérence des géomètres sur ce point (en tous les cas, c’est ainsi que peut se comprendre le troisième paragraphe du texte qui semble quelque peu obscur). En effet, semble-t-il nous indiquer « tous les géomètres croient au caractère divisible à l’infini de l’espace ». Le croyance en un tel principe est tout autant liée à l’idée d’être géomètre qu’à celle qui lie l’homme à l’idée de posséder une âme. « Néanmoins » aucun d’entre eux (il n’y en a point) ne « comprend une division infinie ». En d’autres termes nul d’entre eux ne semble reconnaître la thèse que défend Pascal pourtant il est facile ici d’appliquer le raisonnement par l’absurde et de constater qu’il est ridicule de soutenir qu’il puisse exister un espace indivisible. En effet, reprenant ici la distinction proposée par Descartes, Pascal lie étendue et espace. Or l’indivisibilité exclue l’étendue puisque dès qu’il y a étendue, il y a surface et dès qu’il y a surface il peut y avoir partition et dès qu’il y a possibilité de partition c’est qu’il y a des parties et donc que l’objet est divisible. Non A est absurde A est donc vrai et l’on ne peut donc soutenir qu’il puisse y avoir une partie indivisible de l’espace.

-En deuxième lieu, un autre argument rend absurde la thèse défendue par les opposants de Pascal. Les tenants d’une partie indivisible de l’espace pourraient répondre que la partie indivisible en question pourrait ne pas avoir d’étendue et ce pour répondre à l’argument évoqué plus avant. Toutefois, une telle observation est tout aussi absurde que la première. En effet, comment concevoir que « deux néants d’étendue » puissent donner de l’étendue ? En d’autres termes comment par exemple ce qui n’a pas de surface pourrait donner de la surface ? Comment deux parties vides pourraient-elles donner du plein ?
A ce titre les opposants de Pascal, pourraient soutenir que cet argument est spécieux. En effet, la matière peut changer de forme : l’eau peut se transformer en vapeur et en glace, la cire peut être tout aussi bien dure que liquide, qu’est-ce qui pourrait interdire que les atomes de matière non étendus ne donnent pas de l’étendue ? Qu’est-ce que nous en savons ?

- En troisième lieu, alors un autre argument pourrait rendre absurde la thèse défendue par les opposants de Pascal. En effet, ils soutiennent que des indivisibles peuvent donner de l’espace qui est lui-même divisible. Mais ici encore comment ce qui est indivisible peut-il donner de la divisibilité ?  On pourrait supposer ici qu’en fait les parties indivisibles qui forment l’espace sont liées entre elles sans pour autant se confondre. A ce moment, Pascal nous indique que si elles sont liées entre elles sans se confondre c’est qu’elles ne sont pas liées en tout et si elles ne sont pas liées en tout c’est qu’elles sont liées en certaines parties et si elles sont liées en certaines parties c’est qu’elles ne sont pas indivisibles, CQFD.
L’argument de la partie indivisible de l’espace ne tient pas. Elle est absurde. Il faut donc admettre la vérité de la thèse soutenue par Pascal, à savoir le caractère indivisible à l’infini de la matière.

Cependant arrivé à ce stade de son raisonnement, Pascal sent bien les objections que pourraient lui faire ses adversaires et ces arguments sont au nombre de trois au moins :
- D’une part, ceux-ci pourraient lui rétorquer, qu’il a simplement montré que la thèse adverse était incompréhensible pour l’entendement mais qu’il n’a pas démontré pour autant la vérité de sa thèse. Au contraire, qu’Est-ce qui nous indique qu’ici, Pascal n’est pas victime de la maladie « naturelle » qu’il dénonçait préalablement à savoir « celle qui consiste pour l’homme à nier tout ce qui lui paraît incompréhensible » ? Mais à cet argument, Pascal pourrait rétorquer qu’en effet, il est homme et qu’il n’a fait lui-même que démontrer la vérité de la thèse qu’il a soutenu, mieux qu’il l’a mise en application en niant l’incompréhensible c’est-à-dire en le réfutant. Mais alors ses adversaires pourraient lui rétorquer, à quoi bon, qu’avez-vous apporté concernant la thèse que vous défendez? Pascal pourrait ici à nouveau répondre qu’il a montré en tout état de cause qu’il était cohérent avec lui-même puisqu’il a nié l’incompréhensible mais il l’a fait cependant de manière consciente. Sa « négation » n’est pas une fuite, comme c’est le cas pour nombre de ses semblables, c’est une contradiction.

- D’autre part, cependant, les opposants de Pascal pourraient lui rétorquer que la contradiction qu’il a apporté consiste simplement à montrer que nous n’avons pas toutes les réponses concernant la question qui se pose ce qui signifie qu’elle est incompréhensible pour nous mais nullement fausse. En effet qu’Est-ce qui nous prouve que nous savons tout du fonctionnement de l’espace et qui nous dit qu’il n’y a pas des règles ignorées de l’homme , des mystères sur ce sujet et qui pourraient cependant expliquer le pourquoi, rendre moins absurdes les thèses soutenues par les opposants de Pascal ? L’inconcevable d’ailleurs n’est-il pas précisément ce qui ne peut être conçu ?

-Et en troisième lieu, Pascal ne se contredit-il pas lui-même car face à ce qui n’est pas compréhensible, la « règle » qu’il pose n’est-elle pas précisément de suspendre son jugement et d’envisager si la règle contraire est fausse ? Ayant montré au mieux que la thèse de ses adversaires est incompréhensible, inconcevable, Pascal ne devrait-il pas mettre en application son principe est expliquer pourquoi la thèse contraire, c’est-à-dire celle qu’il défend du caractère indivisible de l’espace à l’infini est absurde plutôt que d’admettre que celle-ci est vrai ? Pascal et le remède qu’ils proposent ne conduisent-ils pas à un diallèle ?

C’est précisément en guise de réponse à cette dernière objection sans doute que Pascal finalement « ouvre » son raisonnement dans la dernière partie du texte.

***   
En effet, dans le dernier moment du texte, Pascal semble admettre que la thèse qui consiste à répondre aux vérités inconcevables par le raisonnement par l’absurde n’est pas tout à fait la seule réponse possible et qu’elle peut être circulaire. Mais en ce cas, s’il admet qu’au moins, ce qu’il vient d’exposer met en évidence si ce n’est la vérité de la thèse qu’il défend au moins le caractère inconcevable de la thèse adverse, il demande alors à ses contradicteurs de reconnaître deux points :
-d’une part que puisque deux propositions sont d’égale valeur en matière de certitude, rien n’oblige à opter pour l’une plutôt que pour l’autre. En conséquence, ni la thèse défendue par Pascal ni celle défendue par ses opposants ne peut être tenue pour valable.
-d’autre part, qu’eu égard au principe de non contradiction ou du tiers exclu, l’une des deux est nécessairement véritable.
Mais ces deux éléments doivent dès lors faire admettre aux adversaires de Pascal la véracité de la thèse qu’il défendait.
En effet, les vérités inconcevables ne peuvent se concevoir par l’intelligence puisque celles-ci ne peuvent précisément être conçues. En conséquence, l’homme ne peut posséder « directement » la vérité. Une intervention « autre » est nécessaire pour lui permettre de savoir ce qui est, d’être dans le vrai, un autre qui n’est pas « direct », qui n’est donc pas évident.
Cet « autre » ce peut être Dieu, ce peut-être aussi l’acceptation du fait que tout ne peut se comprendre par la raison et qu’en certaines occurrences parfois il vaut mieux « parier » sur une thèse plutôt que de chercher à la démontrer par des arguments qui seront nécessairement sujets à contradiction.
Au pire, lorsque cet « autre » ne surgit pas, il convient d’être moins péremptoire et ne pas affirmer avec certitude sans pour autant tomber dans le scepticisme. En effet, le scepticisme conduit à ne croire en rien. En revanche, lorsque le chercheur se trouve face à deux propositions incompréhensibles qui s’opposent il a au moins une certitude : l’une des deux est nécessairement vraie et cette première nécessité peut servir de prémisses à de nouvelles acquisitions de vérité et éviter le doute radical.


En conclusion : dans ce texte, Pascal tente de résoudre une aporie : comment répondre aux questions métaphysiques ? Faut-il révoquer ce qui est inconcevable et ce qui peut faire l’objet d’un doute ? Non précisément car ces questions sont toujours susceptibles d’être discutées, un argument contraire peut toujours leur être opposé. Faut-il à leur sujet opter pour le fidéisme, l’autorité d’une Eglise, guére plus  ? En ce domaine, nous dit-il, nous pouvons opter pour le raisonnement par l’absurde mais celui-ci non plus ne peut être définitif, d’autres voies sont nécessaires et il serait de toute manière pathologique de penser qu’il puisse en être autrement. En effet, la vérité ne vient jamais « directement » à l’homme. Elle ne lui vient jamais que par la seule raison car la vérité dépend du cœur et le cœur a des raisons que la raison ne peut toujours comprendre. Même lorsque le cœur ne parle pas, le fait de se trouver face à deux propositions incompréhensibles ne doit cependant pas conduire au scepticisme, faisant ici une application originale de la théorie du tiers exclu d’Aristote, Pascal nous indique en effet que dans ce cas, au moins, on peut être assuré que l’une des deux propositions qui s’opposent est nécessairement vraie et donc que la vérité existe.

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