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lundi, 28 décembre 2009

Pourquoi parle-t-on de création artistique ?


"On" parle de "création" artistique. Cela signifie ici qu'un ensemble d'invidus autorisés ou non, que ce soit le public ou les "connaisseurs" d'art - voire les artistes eux-mêmes- associent l'art à la création. Ils considèrent qu'il y a une forme qui se crée lorsque l'art s'opère en acte. De tels propos sont, en effet, fréquents. Souvent, en effet, tel critique, tel artiste évoque la "création" de Manet, la force créatrice de Picasso, le talent créateur de Mozart ou d'Hugo. L'artiste est fréquemment considéré comme un faiseur d'oeuvres, un créateur. Il est même parfois tenu pour le créateur par excellence. Mais pourquoi l'acte de création est-il associé si intimement à l'art ? Quelles sont les raisons de cette association étroite ainsi nouée et que nous opérons ainsi consciemment ou inconsciemment ?
Telle est la question qui nous est posée. Celle-ci nous demande donc d'interroger un propos, un dire. Ce faisant elle nous demande de nous interroger tout autant sur le sens que sur la légitimité de ce dire. Ce "pourquoi" en effet nous enjoint d'expliquer,de déployer, d'ouvrir un propos et donc de tenter de lui donner tout son sens. Mais il nous enjoint également, en expliquant, de le justifier  en ce que toute donnée de sens conduit fréquemment à une légitimation.  Une telle interrogation est essentielle car en interrogeant l'art, par le truchement de la création, c'est la nature même de l'art, celle de l'oeuvre et de l'artiste qu'il nous est demandé de mettre en évidence dans son rapport intime au créer . Pour ce faire, il convient peut-être pour un temps d'expliquer ce que l'on peut entendre par création, de définir au moins provisoirement ce terme.
Quand parle-t-on de création ? En matière d'art, la création touche d'abord la "chose" ou l'oeuvre créée. Elle est produit d'un acte, son résultat. Le Balzac de Rodin, tout en pliure, en rondeurs et en angles  paraissant fusionner la matière et la forme, pour signifier le bouillonnement balzacien, la force prodigieuse de ce génie créateur, non seulement est une création par elle-même mais il symbolise l'acte de créer dans la souffrance, l'effort, la transpiration, l'arrachement à la terre, au monde que représente la création artistique. Arrachement qui permettra un nouveau donné. Cependant, lorsque l'on évoque une création, c'est également un acte en mouvement qui s'opère. L'artiste fait une création. Mais cet acte de créer, comment l'entendre ?
Deux sens peuvent lui être donnés. On parle de création lorsque l'on évoque une innovation. Celui qui crée innove. Il apporte du nouveau par rapport à l'existant. Il l'enrichit en l'ouvrant sur de nouvelles potentialités, perspectives, possibilités. La création s'entend alors ici comme apport de nouveauté et comme enrichissement. Elle s'entend comme apport de nouveau. Si je dis d'une personne qu'elle a créée, je veux dire qu'elle ne s'est pas contentée de copier, elle a fait en sorte de faire oeuvre originale. La création a partie liée ici avec l'originalité et la nouveauté. Mais la création peut également s'entendre comme une fondation. Je crée une école en peinture ou en poésie signifie ici que je pose les pierres d'un édifice qui n'existait pas jusqu'à présent. A la différence de la première définition de la création, je pose ici des bases pour permettre et enrichir de nouveaux travaux. Il y a une dimension supplémentaire à ce qui existait précédemment. La création simple pourrions nous dire se contente d'innover alors que la création fondation fait en sorte de poser de nouveaux fondements, de nouvelles règles. La création s'entend alors ici comme fondation.
Mais on peut aussi fonder de plusieurs manières : en donnant une impulsion initiale qui ne demandera ensuite qu'à germer, en ouvrant de nouvelles pistes qui seront imitées ensuite ou bien, dans son excellence la plus pure, en donnant la vie. Quant à cette fondation ou cette création -simple- pourrions nous dire, elle peut avoir plusieurs degrès, plusieurs valeurs. On peut créer de l'ordre ou créer du désordre, un désordre destructeur précisément. Mais on peut aussi créer un germe ou créer un être à part entière ?
Créer, comme être, peut s'entendre en plusieurs sens et ce qui est ici demandé c'est donc le sens premier, principiel, que l'on entend donner à l'idée de création lorsque l'on évoque celle qui touche l'art. Cette recherche, si elle est entendue en ce sens, n'est cependant pas sans poser problème. Elle suppose l'existence de raisons à un dire. Mais certains dires peuvent s'opérer sans raison. Il faut donc examiner la possibilité de cette question. De plus, elle paraît postuler  une unité de l'art, un monde de l'art et une seule manière d'être créateur pour l'artiste. Or peut-on en ce domaine réduire l'acte créateur de l'artiste à une unité et si oui laquelle ? Comment la déterminer ? Pour qu'elle soit une, il convient qu'elle n'enferme pas mais bien qu'elle regroupe en son sein, toutes les formes du créer que l'art permet de mettre au jour.
Pour trouver cette forme, il convient sans doute de partir de ce qui est premier dans la création, de ce en quoi celle-ci permet un début. Or qui dit créer dit initier, commencer. Dans un premier temps, il conviendra donc d'explorer ce rapport que l'artistique entretient avec le commencement, l'initiation et en même temps de chercher et réfléchir sur les raisons de ce lien entre création et commencement. Mais cette initiation en elle-même n'est pas créative si elle ne conduit pas vers un ailleurs, si elle n'ouvre pas sur un espace qui est. Dans un second moment, nous verrons donc en quoi l'artistique ouvre, crée un espace et peut s'entendre comme création en ce sens. Cependant, il n'y a de création par excellence que celle qui conduit elle-même à d'autre créations, une création de vie. Nous nous demanderons donc en dernier lieu, si par création artistique ce n'est pas une donné, un don de vie qu'il convient d'explorer, de mettre au jour.


I) Créer c'est d'abord faire commencer à faire vivre un objet ou un être. La création est, en ce sens un commencement. Elle initie. Par la création, un être fait apparaître au monde un autre être. L'être engendre de l'étant. La création devient commencement pour une nouvelle entité et pour une nouvelle existence. Il faut donc dans un premier temps nous demander si le pourquoi de ce dire, de ce lien opéré entre "création" et "art" ne proviendrait pas du lien que celui-ci noue avec le commencement. Mais avant d'examiner ce point, il convient de dire quelques mots sur la légitimité de ce pourquoi lui-même.
Plusieurs raisons peuvent motiver un dire. Il y a des gens qui parlent pour ne rien dire c'est certain. Mais,en tant que telle un "dire", une "parole", reste un acte de langage et comme tel est signifiant. Ce qu'il s'agit ici est donc bien de trouver le signifié ici, le pourquoi d'une parole et du lien entretenu entre art et commencement si la création est prise en ce sens. Il faut peut-être prendre ce "dire"comme un phénomène et tenter de découvrir ce qu'il dissimule, ce qu'il veut nous dire, comme l'arc en ciel qui annonce le soleil aprés la pluie, cette manière de lier art et création veut nous dire quelque chose mais quoi ? Pour ce faire, il faut revenir à ce premier sens du créer. Créer, à l'opposé de détruire, c'est commencer. Détruire c'est obliger à recommencer ou simplement interdire tout commencement par le découragement que la destruction produit. En revanche, une création initie, elle ouvre. Lorsque je commence un travail, j'ouvre une porte. Je crée un nouveau possible. En un sens, on peut bien dire que l'artiste commence quelque chose lorsqu'il accomplit son art. En effet,  il met au jour une oeuvre. En faisant un tel travail, il ouvre un chemin. Il nous autorise, tel Bruegel l'ancien par exemple, à mieux voir la poésie d'un paysage neigeux lorsque nous contemplons son travail. L'artiste ouvre quelque chose en nous. Il commence en nous un travail qui va se faire, lorsqu'il nous permet de voir ou d'entendre ce que nous n'aurions pas peut-être vu par nous-mêmes. Bruegel ouvre en nous la possibilité d'un regard sur les paysages blanchis par la neige et que nous n'aurions peut-être pas pu avoir si nous ne l'avions pas contemplé, si nous n'avions pas apprécié les superbes paysages enneigés de l'artiste.
De plus, l'artiste commence une oeuvre. L'oeuvre peut s'entendre en deux sens. Elle s'entend comme un ensemble de produits, de travaux qui constituent un ensemble cohérent qui démontrent la "patte" d'un artiste, sa nature singulière. En conséquence, on parle de création artistique, parce qu'il y a une oeuvre. Qu'est ce qu'une oeuvre ? En un sens nous pourrions dire que c'est un travail fini qui, comme le dira Aristote, dans la poétique, à propos de la tragédie, forme une unité comme celle du vivant. Un travail est fini, lorsqu'il est achevé dans ses moindres détails nous rappelle Aristote. Mais il est aussi fini lorsqu'il porte en lui sa fin. Lorsqu'il l'exprime parfaitement. Or on peut dire, en un sens, qu'il n'y a aucune création et donc de commencement lorsque ce qui commence ne porte pas en lui sa fin. Une vraie création laisse transparaître en elle sa fin. Elle fait voir. L'Antigone de Sophocle, dès le commencement, par le noeud tragique qu'elle installe, nous montre d'emblée où Sophocle veut nous conduire. Nous savons tout de suite ce qui va se jouer car il pose les tenants de la tragédie. Créer c'est initier et initier c'est dès le début montrer une fin, déterminer un objectif. Sophocle, nous le comprenons d'entrée de jeu, pourrions-nous dire, nous montre ce qui va s'engager ici dans l'introduction de l'équité dans la lutte qu'elle entreprend contre une vision autoritaire du droit, de la loi entendue comme seule loi positive. 
Mais créer en commençant c'est réellement commencer et réellement faire,comme l'écrira le Stagirite. Commencer c'est donc bien commencer une oeuvre. Or il est difficile de créer lorsque l'on ne touche pas le spectateur. L'art crée car il touche et pour toucher il doit être grand. Sa grandeur n'est pas numérique, c'est celle de l'inoubliable. Le technicien peut être bon mais l'artiste doit être grand s'il aspire à la création artistique. L'artiste est celui qui peut touche la grandeur et en ce sens il est celui qui travaille sur la création car il fait vivre en nous des moments inoubliables, magiques. Molière et Homère sont encore d'actualité parce qu'ils nous parlent encore. La grandeur de leur travail a traversé le temps et continue à créer des émotions. Ce qui crée par un commencement qui s'initie crée réellement ne crée pas quelque chose qui s'oublie, ce même si, comme telle belle plaidoirie d'un Démosthène ou d'un Cicéron ; telle déclamation d'un Talma, d'une  Sarah Bernard,doit mourir dans l'instant. La parole qui s'éteindra marquera les esprits qui la porteront dans leur souvenir. Elle créera alors de la mémoire vive, active, et en ce sens l'éphémère pourra rejoindre une forme d'éternel en demeurant dans l'inoubliable de la mémoire, dans ce non-oubli, le dépassement du léthé, nous diront les Grecs.
L'oeuvre d'art qui crée en commençant ne peut commencer si elle n'est pas crédible, si elle fait fausse. Pour commencer quelque chose en effet, il faut bien initier, nourrir une envie d'aller plus loin qui ne s'opère pas si celui qui contemple est rétif à cette envie d'aller plus loin. L'oeuvre est certes fiction et Aristote ne manque pas de rappeler qu'elle procède initialement d'une mimésis parce que l'homme "commence toujours à apprendre en imitant". Elle est donc imitation de la nature et d'une certaine réalité. Mais l'oeuvre reste une création, du fait de cette unité, du fait de cette vie même que l'artiste impulse dans son oeuvre. Elle semble vraie contrairement à ce qui est faux et auquel personne ne peut adhérer. Pour commencer, quelque chose dans l'esprit de ceux qui observent ou écoutent en effet, il faut que l'on puisse y croire, y adhérer. Il faut que, l'oeuvre soit vivante. Mais qu'est ce que ce vivant ? 
Pour Aristote, comme il le rappelait dans les premiers moments de ses "parties des animaux", ce qui différencie le vivant du mort, c'est la psuché, que les latins traduiront par "anima" et qui donnera l'âme. L'oeuvre d'art n'est oeuvre que si elle a une âme et ce n'est qu'en ce sens qu'elle devient création. Elle n'est pas sans esprit. Elle a sa cohérence interne. Aucun poème d'Homère ne serait resté s'il n'y avait pas à l'intérieur d'eux, sous leur écorce, un coeur qui palpitait, une vie qui s'offrait à nous et nous renvoyait aux heurs et malheurs de nos propres existences. Si elle est fictive, l'oeuvre n'est pas fausse, elle doit paraître vraie, nous dit Aristote afin de produire le plaisir qui lui est "propre". Le propre d'une tragédie est de provoquer la catharsis, ou la purgation de ces mauvais sentiments que sont la peur et la pitié. L'oeuvre crée à cette seule condition sinon le spectateur répugne à y adhérer. Il s'en écarte définitivement et elle ne le touche pas. L'oeuvre d'art crée donc un être et il n'y a d'être sans unité, sans cette animation coordonnée qui est rassemblée par une âme, un projet, une idée qu'il s'agit de transmettre et si elle plaît. Car, elle doit créer en nous des émotions, des sentiments, du plaisir.
En effet, créer, en commençant, c'est faire naître. L'art fait, par les oeuvres, naître un artiste et elle est création en ce sens puisqu'elle permet à un individu singulier d'exister en tant qu'artiste par ses oeuvres. Juridiquement d'ailleurs, aujourd'hui en droit français, selon la loi du 11 mars 1957 n'est considéré comme artiste et ne peut bénéficier de la protection accordée à ces derniers que ceux qui produisent des travaux considérés comme originaux.
Mais nul ne peut créer et commencer en ce sens quelque chose s'il recopie servilement, ce qu'un autre a fait, s'il le lui dérobe. En effet, créer c'est faire preuve d'originalité. L'originalité n'est pas nécessairement la nouveauté. Les juristes ne sont pas assez naîfs pour croire que l'artiste est toujours celui qui fait du nouveau à tout prix. L'originalité, pour eux, c'est la marque d'un travail singulier. La marque de cette singularité dans un travail suffit à la faire considérer pour une oeuvre d'art. Les juristes parlent alors de création ici en ce que est artiste, selon eux, celui qui ne se contente pas de reprendre ce que d'autres ont fait mais qui, par surcroît essaie et parvient à mettre en évidence un regard singulier.
Créer, commencer, sont ici entendus en leurs sens le plus faible mais cet emploi juridique sous-entend que les plagias ne sont en rien des créations car ils n'apportent rien. Ils ne sont le produit d'aucune inventivité, d'aucun effort d'imagination pour produire qui des formes nouvelles, qui exprimer de nouvelles idées ou des idées plus anciennes sous une autre forme. Mais l'originalité d'une oeuvre c'est aussi ce qui renvoie vers une origine. L'artiste est un créateur en ce qu'il renvoie à des origines car créer ce peut aussi faire retour à ce point de départ : que celui-ci soit l'enfance et ses émotions, ses joies premières, nos premiers émois, nos sentiments, de premières idées oubliées. On peut effet faire création, non pas en faisant sensation, mais plutôt en permettant un rappel de ce qui était enfoui et que l'on voulait oublier ou de ce que l'artiste lui-même voulait oublier. La création devient alors ici simplement redécouverte ou découverte de ce que nous savons tous et que nous ne voulons pas toujours voir ou comprendre ou entendre. Le chateau de Kafka, tout autant que son superbe journal, sont des oeuvres d'art car ils reconstituent parfaitement des univers désormais perdus et oubliés, Prague à l'entre-deux-guerres, cette ville étouffée, grise et la vie difficile qui s'y déroulait à l'ombre de ce chateau omniprésent qu'une fable rappelle pour évoquer à mots couverts toutes ces fermetures et ces mondes fermés perclus d'ennui. Chacun sait que les saisons ont leur musicalité propre, Verlaine en nous parlant des sanglots longs des violons de l'automne et Vivaldi en mettant en musique les quatre saisons n'ont fait que nous le rappeler. L'automne est une saison orangée, une saison de couleurs effacées, une saison qui incite à la nostalgie. Des violons paraissent continuellement jouer en elle et Verlaine devient créateur en nous permettant de réentendre ce qui résonne en nous mais que nous avons perdu l'habitude d'entendre. Il crée car il met au jour, il rend audible ce qui nous est devenu inaudible. Il rend regardable ce que nous ne pouvions ou voulions plus regarder. Il nous permet d'écouter la musique de l'automne. Il la rend audible.
Une oeuvre d'art produit également ses passionnés ou ses adeptes. On dit d'elle qu'elle est création peut-être parce qu'elle crée des spectateurs, des adeptes, des amoureux, des passionnés même.
Elle fabrique des êtres touchés par cette création en qui elle fait naître proprement des émotions, des plaisirs propres. Pour créer, il faut qu'elle fasse précisément créer c'est faire. Faire ici signifie précisément accomplir la chose telle qu'elle devrait être. Michel Ange nous dépeint bien une création lorsqu'il montre, dans son tableau -issu précisément de la Genèse - Adam recevant de Dieu, une forme de message invisible. Créer c'est aussi léguer et nul ne commence véritablement quelque chose si, lorsqu'il initie, il ne veut pas transmettre ni léguer. Une création est un don et un legs. Michel Ange nous montre parfaitement ce qu'est, pour lui, le lien qui lie le Divin à l'homme lorsqu'il nous montre cet Adam nu, démuni et alangui et attendant le passage et ce sur le plafond de la chapelle Sixtine. Dans son Idéa, Panofsky, le montre parfaitement. Inspiré par Plotin, via Dante, Michel Ange croyait au rôle mystique de l'artiste. Il doit, selon lui, rappeler les idées de la création. Il doit faire vivre par son art, une structure et une légalité du monde. Michel Ange, en peignant le plafond de la chapelle Sixtine parvient ainsi à nous toucher de la sorte et ainsi à nous éléver en nous renvoyant à un commencement qui est celui de l'idée et de la forme. En effet une création n'est telle que lorsqu'elle transporte une forme de son fond oublié, de son ombre et de vie occultée pour la faire apparaître en pleine lumière et la transmettre vers d'autres sens. On dit de l'artistique qu'il est création car il assure ce transport. Il véhicule, par les sens, une idéa, une forme qui va nous marquer plus ou moins durablement, qui va pénétrer en nos mémoires pour nous permettre de réhabiter le monde. Il commence une nouvelle aventure. Il la permet.
Que dire cependant de l'oeuvre d'art à l'heure de sa reproduction technique et ce avec W. Benjamin,peut-on encore dire que l'art de masse du XXème siécle et notamment de cet art que l'on peut reproduire en de multiples exemplaires qu'il est encore création ? N'est-il pas plutôt devenu récréation, lieu du divertissement informe destiné à  égarer les foules, à leur permettre d'oublier une aliénation quotidienne ? Pour Benjamin, la possibilité qui nous est désormais offerte de reproduire un Renoir ou un Manet a fait perdre à l'oeuvre d'art son aura. L'émotion créée n'est plus la même. Le transport ne s'effectue pas aussi aisément. En tant que telle d'ailleurs la reproduction n'est pas une oeuvre. C'est une copie de l'oeuvre et en ce sens, elle n'est pas art mais image de l'art. Mais une image d'art peut tout autant transporter une forme que l'oeuvre lui-meme et la copie peut même d'ailleurs n'être que l'oeuvre, le cinéma en est le plus pur représentant. Antonioni reste un grand artiste en ce qu'il a su magistralement utiliser la caméra pour transmettre ses émotions, pour nous porter, comme l'indique le titre de l'un de ses derniers films, au dessus des nuages, tournant ainsi ses scénes dans un avion volant dans cet espace de blancheur qu'est le ciel survolé à haute altitude. En nous montrant l'au-dessus du ciel il nous montre l'essentiel et nous donne à la fois à penser et à rêver. Il crée car il oeuvre et il oeuvre parce qu'il nous parle, parce qu'il fait naître en nous ce qui est digne de naître. Il met en valeur ce qui vaut la peine d'être ainsi hissé à une hauteur qui mérite cette élévation. Créer c'est en effet aussi élever car, son contraire, détruire est bien rabaisser. Le contraire de la création est la destruction ou la stagnation dans le néant. Seul celui qui élève évite la destruction ou la stagnation car il nous rappelle ce qui se doit de l'être, ce qui est au-dessus et cet audessus n'est autre que la liberté.  Or ne dit-on pas de l'art qu'il est création parce qu'il ouvre un nouveau champ à la liberté, c'est ce qu'il convient de se demander à présent ?

II) En effet, créer c'est également mettre en place un espace de liberté. On parle de création artistique car, par l'art s'institue une liberté.
Il y a des arts qui détruisent afin de mieux créer. Pour s'instaurer, le Dadaisme a dû remettre en cause l'idée d'un lien intrinséque entre art et beauté. Tristant Tzara a même décliné l'idée d'une oeuvre qui pouvait être laide. Manet, dans son Olympia a voulu détruire l'idée de beauté classique que nous imposaient les peintres pompiers endormis par la censure morale, politique et artistique de l'époque napoléonienne. Cependant cette destruction fut une création car elle ouvrait un nouvel espace de liberté. Elle a permis de "fonder" l'impressionisme. Cette toile a ouvert la possibilité d'une nouvelle manière d'envisager la peinture. On dit donc de l'art qu'il est création même lorsqu'il détruit, lorsqu'il remet en cause car ce qu'il exprime alors c'est la liberté et un nouvel espace d'expression. Or qui crée plus que celui qui permet à la liberté de s'exprimer, qui ouvre sur un nouvel espace ?
D'ailleurs, l'artiste, aux temps modernes, s'est séparé de l'artisan, le jour précisément où il a réussi à s'affranchir de la tutelle de la pure technique pour devenir un créateur. De ce jour, il a pu avoir un nom. Jusqu'à présent il était le plus souvent ignoré.  Certes, un artiste doit bien maîtriser la matière qui lui permet d'exprimer son art mais il est libre de s'exprimer comme il l'entend et mieux c'est au regard de son propre rapport à la liberté qu'il est jugé digne d'être artiste. Il est devenu créateur et a cessé ainsi d'être anonyme pour l'éternité.
On parle de création artistique car celle-ci est la production d'un créateur qui est tel parce qu'il travaille librement et que son travail exprime cette liberté. Créer c'est introduire du nouveau et par cette introduction le permettre. L'art est le lieu de la création et on parle de lui comme tel, plus encore depuis la Modernité, car il est souvent le lieu d'expressions nouvelles qui dérangent, informent, troublent, ouvrent l'esprit. Pour ce faire, il importe donc d'être un ouvreur, un initiateur, un créateur et sans doute même la préfiguration d'un père ou d'un créateur premier sur lequel un psychanalyste d'obédience freudienne dirait que s'est opéré un transfert. Le créateur est celui qui nous apprend et nous éduque d'une certaine manière. Il semble que la modernité assigne de plus en plus ce rôle aux artistes parce qu'elle ne croit plus à la religion et que ce dernier serait devenu celui à qui l'on demande de donner de nouveaux repères, d'inventer une nouvelle culture. Goethe en Allemagne, Hugo en France, Hemingway et Dos Passos aux Etats Unis, Byron en Angleterre ont été par certains moments ces "grands hommes" qui ont créé une culture, qui ont permis à celle-ci de se distinguer des autres. On dit la "langue de Shakespeare", le Français de Molière, etc...On parle donc de l'art comme lieu de création parce qu'il crée véritablement un nouveau champ d'expression singulier qui s'appelle une culture singuliére.
Mais on parle aussi d'art comme création car celui-ci reste avant tout le lieu ou s'expriment des artistes et où vivent des oeuvres qui sont symboles de culture et à qui l'on a assigné mission créatrice en ce domaine. A un moment, la liberté de quelque hommes a été la représentation de celle de tout un peuple. L'artiste devient alors la figure de ce peuple dans une temporalité donnée.
Mais l'art est également liberté parce qu'il crée, par l'oeuvre des espaces de liberté. En effet, la création est une délimitation.  Lorsque je crée, je borne une partie de matière ou d'esprit et cette limitation peut alors recevoir un nom. Créer une entreprise c'est lui assigner un nom, une activité, lui donner un siège sociale, bref la dé-limiter. L'artiste est ce délimitant mais en plus ce qu'il crée n'est pas destiné à enfermer les autres mais a, au contraire, pour vocation l'ouverture or il n'y a que ce qui est ouvert qui peut ouvrir. L'artiste ne crée pas du fermé mais de l'ouvert et ce de plusieurs manières. En premier lieu, lorsque je crée une oeuvre d'art digne de ce nom, j'initie de nouvelles perspectives. J'ouvre de nouveaux possibles. L'oeuvre, par son mystère, par ce "sfumato", cette part d'indécis et d'indicible à laquelle elle renvoie toujours permet d'abord de multiples herméneutiques, des expériences diverses, toutes singulières. Kafka a su inspirer Philipp Roth qui a su créer un univers aux antipodes de l'oeuvre de l'auteur Tchèque et qui pourtant contient quelques liens avec ce dernier mais il est également l'inspirateur d'un Kundera lui-même au antipodes de l'auteur de Portnoy et son complexe. Lorsque Verlaine pense tel poène sur les masques, il influence Gabriel Fauré qui en fera une symphonie. Lorsque Meissonnier peint un tableau de guerre, il donne l'occasion à Dali, dans son tableau intitulé, "Arabes", de créer une nouvelle oeuvre. Un artiste, parce qu'il invente ou découvre ouvre de nouveaux horizons à d'autres. Créer c'est bien découvrir en effet et dans le déc-ouvrir, il y a un "ouvrir" qui s'opère vers de nouveaux horizons que d'autres exploiteront. C'est bien ce qu'Heidegger nous dit lorsqu'il nous dit, dans le texte du même nom, que l'origine de l'oeuvre d'art c'est l'art lui-même puisque c'est lui qui rend possible les artistes et les oeuvres. C'est ce qu'il nous dit lorsque l'oeuvre fait proprement vivre l'art. Elle en devient une exemplification qui dévoile ce qui était jusqu'à présent dans l'ombre, lorsqu'elle ouvre vers ce qui était encore dissimulé. Dissimulé d'abord en nous et qu'il peut réveiller mais également dissimulé dans des objets quotidiens et qu'il nous incite à écouter ou voir autrement. Dans les souliers de la paysanne se découvre en effet la sueur, le travail, le labeur et Van Gogh nous le fait voir. Dans le temple c'est le sacré qui s'ouvre et qui apparait. L'oeuvre d'art est dé-closion nous dit Heidegger. Elle ouvre sur une vérité qui impliquait dévoilement et ainsi elle informe et crée la liberté. En ce sens, elle crée et on parle de création pour cette raison qu'elle nous montre ce que nous n'aurions pas vu. Elle nous représente. On sait ce que représenter signifie pour Heidegger. L'oeuvre nous rend plus encore présent le présent. Elle nous le présente à nouveau. Elle l'intensifie pour nous le rendre plus visible, plus audible. Par elle se crée en nous un nouveau regard, une nouvelle écoute et c'est nous qui sommes un peu ainsi créés puisque nous découvrons notre vérité, une vérité qui ne peut être que dévoilement pour Heidegger, et qui nous révèle peut-être ce que nous ne voulions pas voir.
La liberté s'institue par cette découverte et cette création qui deviennent dévoilement de ce qui était occulté. En effet, à cet instant on "dit" que l'artiste crée car cette création permet à différentes singularités de se retrouver pleinement dans leur intériorité soudain dévoilée. C'est en travaillant sur les demoiselles d'Avignon de Cézanne que Picasso a compris qu'il voulait, comme le peintre de la Sainte Victoire, travailler les objets de l'intérieur. C'est en écoutant certains des poèmes de Vercors, pendant l'occupation nazie, que certains résistants ont découvert en eux, la force de résister à la barbarie. La parole de Vercors les ramenait à la liberté. Il leur rappelait également une humanité oubliée, bafouée par la barbarie d'une époque et d'une France bien occupée.
L'artistique en effet ne dicte pas. Il ne dit pas comment il faut penser ni comment il convient de rêver. L'artistique donne à penser et à rêver dans la liberté et en ce sens on dit qu'il est création car par lui de nouveaux possibles s'initie.
Certes, cette liberté était déjà là peut-être mais une création peut tout aussi bien être une découverte, qu'une invention. Il n'est pas besoin que l'artiste en effet fasse preuve de la plus absolue des originalités. Il n'est pas nécessaire non plus qu'il invente absolument. Son travail est d'ailleurs le plus souvent recollement d'impressions ou d'intuitions éparses qu'il reconstitue en un tout auquel il donne sens. Il peut aussi - et il est le plus souvent- n'être qu'une synthèse d'expressions artistiques déjà existantes. Le jazz n'est qu'une synthèse de la musique dite classique européenne et de la musique africaine toute en percussions. Le théâtre de Molière n'aurait certainement pas vu le jour sans l'influence de Gassendi et celle de la Bruyère. L'artiste ne vient jamais de nul part. Il s'inspire toujours d'un étant. Cependant il "crée" aussi par la liberté qu'il manifeste en sortant d'un style et en inventant de nouvelles règles dont d'autres s'inspireront.
Mais créer librement c'est aussi fonder. La fondation est une forme particuliére de création, c'est une création qui ouvre un nouveau style, une nouvelle époque, une nouvelle ère. La fondation est un moment de commencement or l'art peut être fondation mieux il n'existe qu'à partir de moments fondateurs et c'est sans doute la raison pour laquelle on dit de lui qu'il est un espace de création. La création le caractérise. Elle forme son essence. Kant ne nous dit rien d'autre, lorsqu'il évoque le génie dans sa Critique de la faculté de juger et lorsqu'il explore la dialectique du jugement esthétique sous l'angle de l'analytique du sublime. Le génie est celui qui donne ses règles à l'art car l'art est le lieu de la beauté qui est, sous une de ses définitions, ce qui plaît universellement et sans concept, ce qui crée un plaisir sans passer par aucune légalité contrairement à l'entendement. Le génie, est ainsi, dans les beaux-arts, le créateur par excellence puisqu'il crée de nouvelles règles qui montreront le chemin à beaucoup d'autres. On dit alors en le voyant qu'il crée car, il montre un chemin et mieux encore cette création devient fondation. Le beau, nous indique Kant dans la deuxiéme définition qui nous en propose est bien ce qui plait universellement et sans concept mais il repose sur des fondateurs et des fondements ce qui fait bien de lui le lieu de la création. En effet, le génie kantien est un fondateur. On dit bien de lui qu'il fonde une nouvelle manière de voir, d'écouter et c'est ainsi qu'il nous séduit, qu'il nous enseigne.
Corot, Manet, Monet, en se dégageant de la peinture académique ont montré qu'il n'y avait pas qu'une seule manière de peindre, que la beauté classique ne pouvait à elle seule inclure toute l'idée de beauté. Mozart, dans son requiem notamment, a fondé un nouveau style de musique, qui permettra le romantisme en accentuant ses effets, en approfondissant certaines tonalités qui étaient jusque là encore inexplorées par une musique qui se tenait encore à Haydn ou à Vivaldi ou Albinoni, une musique plus "classique", qu'il a épaissie, qu'il a véritablement ouverte sur de nouveaux horizons.
On a dit de lui qu'il était un génie par excellence parce qu'après lui, en s'inspirant de ses créations, entendues ici au sens d'ouverture, de "découverte" de nouveaux champs, il a permis Beethowen, Schubert, Brahms et fait entrer la musique européenne dans un nouveau cycle qu'il a a jamais marqué de son empreinte.
Enfin, en dernier lieu, l'art crée par la liberté qu'il instaure mais cette liberté n'est pas celle du seul artiste ou du génie. L'art, par l'oeuvre installe une liberté que Kant met parfaitement au jour lorsqu'il explore la nature du jugement esthétique. Celui-ci précisément "crée" un espace de liberté également chez celui qui regarde, écoute, sent car il découvre en lui le plaisir esthétique, fait de liberté puisqu'il est finalité sans fin. L'homme voit naitre en lui un plaisir désintéressé. Il sait soudain qu'il n'est pas qu'un être de jouissance, qu'il est libre. Le jugement esthétique que l'art permet crée en lui un individu qui se sait capable de ce qu'il avait peut-être occulté en lui. Il sait qu'il est capable d e contempler, dans la pureté de la contemplation. Il sait qu'il peut apprendre, dégager par sursumation l'universel du singulier et ce  concept, en partant d'un réel qu'il opére un jugement réfléchissant, qu'il réfléchit.
En ce sens, l'art est création car il élargit l'entendement chez Kant. Il nous montre ce dont nous sommes capables de faire et en ce sens, ce n'est pas un suiveur. Au contraire, il nous oriente parfois et c'est en ce sens qu'il crée. En effet, celui qui détruit, brouille les pistes, celui qui ne crée rien ne montre rien. L'art au contraire, nous montre ce qu'il y a de plus digne de montrer en nous, notre accord possible, notre harmonisation interne et celle de toutes nos facultés de l'esprit et ce en toute liberté.  D'autant que l'acte de création est également un acte par lequel j'installe de nouvelles fins, je les rends possible, je les met en acte précisément. Le jugement esthétique permet une finalité sans fin nous indique Kant. Cela signifie ici qu'elle laisse supposer l'existence d'une finalité de la nature qui n'existe pas en tant que tel, la nature n'ayant pas de volonté. En contemplant telle oeuvre d'art, telle beauté de la nature, mon imagination se rapproche soudain de mon entendement et je prends plaisir dans cette idée qu'il y a peut-être autre chose. Cet ailleurs n'existe peut-être pas mais il devient possible et j'apprends alors librement et c'est pour cette raison que j'ai un plaisir. Le plaisir esthétique ainsi créé diffère du plaisir de la jouissance. Il ne touche pas l'envie de posséder. Il ne vient pas de l'objet. C'est par moi-même que je donne cette qualité de beauté ou de sublimité à l'objet mais se faisant il se crée quelque chose en moi qui ouvre ma conception du monde, de l'objet et en même temps qui m'ouvre vers moi-même.
On parle donc de la création artistique parce que l'art n'est pas le lieu de la pure imitation de la nature ou alors parce qu'il imite celle-ci en faisant de nous des créateurs de liberté. On parle de création artistique, parce que par son truchement des individus peuvent se rencontrer mutuellement, faire en sorte que leurs intériorités se touchent au plus profond et qu'une véritable oeuvre d'art ni ne détruit ni n'apporte rien. Elle apporte et ce qu'elle apporte c'est un grand sentiment de liberté, celui de pouvoir nous-même agir de même et celui également d'être face à un objet dont les limites ne constituent pas des prisons mais sont au contraire des ponts propres à nous conduire vers d'autres mondes qui nous étaient jusqu'à présent fermés. Reste cependant qu'une création c'est ce qui pose un commencement, ce qui commence. Or nul ne peut commencer s'il reprend quelque chose qui existait or nous l'avons vu l'art ne vient jamais de nul part. Ne pouvons nous dire dès lors, en fait que l'art est un espace de création car il peut permettre de recréer d'autres mondes, et surtout d'autres hommes ? C'est ce dernier point qu'il convient à présent d'explorer.


III) En un dernier sens, créer c'est d'abord donner la vie. En effet, la plus belle des créations pour l'homme consiste dans le fait de "donner" la vie. Une femme et un homme se réunissent et leur amour crée un autre être. Cette création entendue comme donnée de vie, signifie alors ici création qui crée de la création même. Mais ici peut-on dire que cette conception de la création s'appliquerait à l'art et qu'en un certain sens, l'artiste serait un créateur de vie ? Et si oui quel serait ce sens précisément ?
La création par excellence, n'est-ce pas celle qui contient en elle-même son propre moteur et qui pourra ensuite s'entretenir et s'auto-créer ? Or ne dit-on pas de l'art qu'il est création parce que précisément il contiendrait en lui la possibilité d'une auto-création et donc d'une vie ?
Cette remarque pose évidemment probléme. En effet, on sait que pour les Anciens, et particuliérement pour Aristote, ce qui distinguait précisément l'artefact du naturel était, comme il l'indique dans sa Physique II, que le naturel est ce qui contient en lui-meme son propre moteur. Un arbre peut en effet croître et embellir sans la main de l'homme. Il contient en lui-meme sa cause motrice. En un sens, on ne peut dire cela de l'oeuvre d'art et de tout ce qui est artistique. Telle oeuvre d'art a besoin du regard de l'autre pour s'agrandir. Telle partition ne s'accomplit que par la maestria d'un grand chef et d'un grand musicien. Tel tableau ne se conserve pas par lui-même. Il a besoin de mains expertes. Cependant la raison, l'unique, celle qui surplombe et réunit toutes celles que nous avons pu envisager, et qui les unifierait. Celle qui fait que l'on parle de création artistique n'est-elle pas celle qui fait que l'art, objet de l'homme, artefact par excellence, peut, lorsqu'il est excellent rejoindre le naturel et créer de l'être qui va lui-même être porteur de création, porteur de vie ? Telle est la dernière question qu'il nous faut envisager.
Il est indéniable,ici que l'art permet à l'artiste de vivre et de survivre même parfois. Nietzsche le montre fort bien, lorsqu'il étudie la Naissance de la Tragédie, dans l'oeuvre du même nom. Deux divinités, nous dit-il participent à la création de l'oeuvre d'art : Apollon et Dionysos. L'un et l'autre se complète. Apollon oeuvre sur l'apparence et Dionysos trouve son origine dans l'ivresse. Il est à l'origine d'une transfiguration. Mais cette transfiguration crée l'artiste, en ce qu'elle lui redonne la vie car elle lui permet en quelque sorte de la supporter. La vie, par la puissance de son déchaînement, de son chaos, de sa diversité est en effet insoutenable à contempler telle que. L'artiste, être sensible par excellence, le sait. Il produit donc de l'art pour supporter la vie, pour oublier ce qu'elle est. L'apparence en quelque sorte lui permet d'ignorer la vie et par un retournement cette ignorance, ce maquillage plus exactement lui permet de la supporter.
J'écoute telle musique, parce qu'elle m'apaise. Mais elle m'apaise car elle me permet d'oublier le tumulte de l'existence. En ce sens, l'oeuvre crée car elle redonne vie à l'artiste. Non seulement, comme nous l'avions vu tout à l'heure, l'oeuvre permet à l'artiste d'exister devant ses contemporains. Mais aussi, elle est vitale pour lui et recrée sa vie en ce qu'elle lui permet de la supporter. En ce sens, on comprendra ce que Proust nous dit, dans le Temps retrouvé, lorsqu'il nous dit que la vraie vie est la littérature, que la vie véritable se trouve dans l'art. Pour celui qui lirait ces phrases sous l'oeil Nietzschéen, il s'agirait de penser ici que pour Proust, la vie n'est finalement supportable que lorsque son chaos initial, son mouvement perpétuel, cette vie intense qui est en elle est apparemment mise en ordre. Ce faisant, paradoxalement elle redonne la vie.
L'art crée ainsi car il permet à ce qui crée, c'est à dire la vie, de se maintenir, de ne pas sombrer. Toutefois, trop d'ordre, trop d'ignorance de la vie peut nuire à l'art lui-même. L'art moderne, l'a oublié pour Nietzche. Selon lui, en effet, pour que l'art soit digne de ce nom, il faut qu'il soit effectivement marqué par Apollon mais qu'il contienne en lui la marque de Dionysos. Voilà pourquoi selon lui, la pure tragédie Grecque, et non pas celle qui a été marquée par le platonisme, mais celle qui s'est déroulée avant Socrate, fut art car,elle contenait en elle sa double part. L'art crée car il redonne vie à la vie. Il permet de la supporter et en même temps de la contempler.
Mais aussi il donne vie car il va ouvrir sur de multiples herméneutiques. Il va donner vie car il va également permettre de nouvelles créations, nous  l'avons indiqué. La véritable oeuvre d'art en effet, fait de multiples enfants. Elle enfante de l'art à n'en plus finir et ne finit jamais d'inspirer qui des sentiments, qui des émotions, qui des envies de créer à nouveau. C'est en lisant Chateaubriand que le jeune Hugo eut envie d'être l'auteur du Génie du Christianisme ou rien, ce fut en fréquentant Flaubert que Maupassant devint Maupassant. L'artistique par excellence porte en lui de l'artistique par excellence et ce à l'infini et c'est en ce sens qu'il crée. Mais il crée surtout car il enfante de la vie même. Il enfante de la vie car il enchante nos vies. Il nous permet d'être nous-même, d'habiter le monde dans toute son ampleur, ainsi que Merleau Ponty nous le rappelle dans l'oeil et l'esprit. La science, nous rappelle-t-il a renoncé à habiter le monde, l'artistique nous offre cette possibilité. Il nous l'offre car il nous permet de le vivre par notre corps et non plus seulement par l'intellect. Pour le cartésien, nous dit Merleau Ponty, il est possible d'imaginer que le monde n'existe pas. Nul artiste ne pourrait penser de la sorte selon lui. En effet, le monde vibre en lui et il le fait vibrer par son oeuvre et le truchement de son corps. Ce faisant, il est appelé créateur et l'artistique devient création car il fait vivre pleinement la vie. Il la figure. Il la montre. Il la fait être pleinement. Merleau Ponty le rappelait dans le visible et l'invisible, le philosophe ne doit pas donner des définitions des concepts, il doit les faire vivre. Reprenant cette idée, pour l'appliquer à l'artiste, il indique que l'artistique crée le monde, en ce qu'il le fait pleinement être. Le monde est ourlé d'invisible nous dit-il. Citant Cézanne, il rappelle que pour le peintre de la Sainte Victoire, c'était l'intérieur qu'il s'agissait de mettre en oeuvre. Merleau Ponty nous permet alors de comprendre pourquoi on dit qu'il y a création artistique. On dit cela, car lorsque l'on est face à une oeuvre d'art, c'est la vie qui apparaît dans toute son ampleur. Elle nous devient visible. Elle nous devient audible. Telle symphonie de Fauré nous fait entendre la musique du monde, tel poème d'Apollinaire nous fait voir le fleuve qui coule et nos amours sous les ponts de la seine, tel tableau de Cézanne nous fait voir ce qu'il y a sous l'apparence et en nous le faisant voir, il crée. Il crée car il fait apparaître l'invisible, le caché, l'occulté. Il le met un instant sous la lumière et ce faisant alors il nous permet de le redécouvrir. L'art est création et on dit de lui qu'il est tel car il autorise une découverte : découverte de sentiments qui se dissimulaient en nous et qui fait que lorsque nous écoutons tel concerto de Beethowen nous nous sentions bien,nous faisons retour vers nous-même, découverte d'un monde qui s'ouvre à nous, celui de l'artiste, de son imaginaire, de sa vie intérieure mais aussi et surtout celui du monde qui palpite tout autour de nous, qui vit et qui se crée car il est découvert à nouveau. Il se dévoile.Il se nomme. Il s'entend. Il se regarde et c'est en ce sens que l'art crée. Il n'invente rien en soi. Il permet simplement de découvrir ce qui ne se montre pas au premier regard, ce qui ne s'entend pas à la première audition. Il fait entendre les silences, fait voir les creux et les obscurités, celles au fond duquel se dissimule le monde tel qu'il est ou tel que nous aimerions qu'il soit.

En conclusion, dans cette dissertation, il s'agissait de comprendre et d'interroger un dire. A première vue, la légitimité de celui-ci n'était pas évidente. On dit souvent beaucoup de choses et notamment la doxa et il est des évidences qui dissimulent bien souvent des erreurs séculaires. On dit de l'art qu'il est création mais pourquoi le dit-on et lorsqu'on le dit a t-on raison de la faire ? Pour trouver ces raisons, nous avons d'abord interpeler l'art dans le rapport qu'il entretenait avec le commencement, puis avec la liberté. Cependant nous avons vu qu'il y avait deux manières de créer pour l'homme : celle qui consiste à inventer et celle qui consiste à découvrir. La raison pour laquelle, on dit de l'art qu'il est le lieu de la création, est celle qui fait de lui le lieu de toutes les découvertes, de tous les dévoilements. L'artistique dévoile ce qui se dissimule, ce qui ne s'entend pas nécessairement et en ce sens, il crée et crée ce qui ensuite permettra de créer, donnera envie de créer.
En effet, en montrant l'invisible, en faisant écouter ce qui ne s'entend pas, il ouvre l'homme à lui-meme, il lui redonne espoir et ce faisant, lui redonne l'envie de créer, de vivre. Il le sort de cet enfermement dans lequel paraît le maintenir ce qui s'occulte pour aller au-delà de lui et se faisant il permet à l'homme d'aller outre-lui-même dans l'outre de son être, au delà de lui-meme pour mieux se rencontrer, mieux être et mieux vivre et ainsi pour mieux créer. On parle donc à juste titre de création artistique car lorsque l'artiste crée un oeuvre, il crée la vie. En d'autres termes, il permet à la vie d'être dans toute sa  plénitude, dans toute sa dimension et d'être présence ce même dans ce qui ne se donne pas en toute clarté. Il crée car il redécouvre ce qui vivait dans l'ombre. Il crée car il éclaire ce qui se dissimule. Or donner la lumière c'est commencer la vie, c'est créer.


























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dimanche, 12 juillet 2009

Mickael Jackson, l'art et la pensée

Quelques idées en "vrac" sur la question de l'art.....L'idée est bien de montrer qu'il est désormais urgentissime de repenser le statut de l'artiste dans nos sociétés, rendu malheureux ou maudit, ou iconesque, à l'image de ce que nous avons pu voir à l'égard du malheureux Mickael Jackson...

Deux idées : Kant a fait en sorte de permettre le subjectivisme. La finalité serait une forme de nécessité que nous nous créons à l’image finalement de la religion qui est créé pour mieux dominer la foule…C’est une forme d’Idée de la raison. Elle intervient dans le jugement de beau.
En écrivant de la sorte, Kant se place dans la logique suivant laquelle, il joue à la fois sur le fait que l’essentiel depuis Descartes était l’intériorité. Mais il introduit aussi la question de l’extériorité..Sans pour autant penser la question du modèle.
Mais il introduit une confusion incroyable. Il donne à l’artiste la place du génie ce qui
est totalement intenable.
Ce caractère instable fait que toute la modernité va penser l’artiste dans un rapport conflictuel avec la société.
Certains pensent alors que nous sommes en déclin actuellement au niveau artistique, sous le prétexte précisément que l’artiste est moins en conflit avec la société. Mais c’est une vision passéiste. Il faut sortir de cette vision de l’artiste en rupture avec la société;
Cette idée était aussi celle de la modernité qui pensait l’artiste comme en étant en rupture avec la nature…
La rupture avec la nature conduit alors à cette logique de l’affrontement, à cette résignation au malheur. Sinon à coté de l’artiste malheureux qui seul peut être le génie, se trouve l’artiste « vendu » corrompu..En gros la modernité ne nous offre que deux visages contrastés de l’artiste, soit l’artiste maudit, soit l’artiste vendu….Incapacité de penser le grand artiste comme en relation avec la société. Cette impossibilté est certainement à relier selon moi à l’idée binaire, soit maman soit putain….que Jean Eustache avait si bien su saisir…En grand cinéaste qu’il était.

09:23 Publié dans ART | Lien permanent | Commentaires (1)

 
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